25 juin 2026
Lycée des Métiers du Bâtiment - Mayotte
Encore Heureux Architecte
En avril 2026, le Cerema a publié, à la demande du ministère de la Transition écologique, un état des lieux de la construction biosourcée et géosourcée dans cinq territoires ultamarins : la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et Mayotte. Fruit d’une étude bibliographique complétée par une série d’entretiens, ce rapport constitue une cartographie de ces filières à l'échelle ultramarine. Cet état des lieux a par ailleurs vocation à alimenter la réflexion sur les exigences réglementaires susceptibles de s’appliquer aux territoires d’Outre-Mer, comme notamment l’obligation à compter du 1er janvier 2030 de recourir à des matériaux biosourcés ou bas-carbone dans au moins 25 % des constructions neuves et des rénovations lourdes relevant de la commande publique (art.L228-4 du code de l’environnement), dont les textes d’application sont en cours de préparation.

Pourquoi cette étude ? 

Résidence d'habitats collectifs - Guadeloupe
La résidence Maldyves en Guadeloupe, un habitat collectif alliant résilience et architecture bioclimatique - Crédit : Laurent Darviot Architecte

Les territoires ultramarins disposent de nombreuses ressources naturelles pour la construction. Pourtant, une dépendance persistante aux matériaux importés et au « tout béton » freine encore le développement des filières locales et de la transition écologique.

Pour la construction neuve, contrairement à l’Hexagone régi par la RE 2020, les territoires ultramarins, à l’exception de Mayotte, sont soumis à la RTAA DOM (Réglementation Thermique, Acoustique et Aération des Départements d'Outre-Mer) une réglementation dont le volet thermique ne dispose pas d'indicateur carbone. Cette absence prive les matériaux biosourcés de la valorisation de leur principal atout : leur faible impact carbone sur leur cycle de vie. Ce sujet n’est par ailleurs pas abordé non plus dans les réglementations sur la performance du bâti existant qui portent les dynamiques de réhabilitation. Dans un contexte de forte pression démographique, particulièrement à Mayotte et en Guyane, où les besoins sont estimés entre 4 400 et 5 200 logements par an d'ici 2040, continuer à importer massivement des matériaux coûteux et carbonés a ses limites. L'étude répond donc au besoin de disposer d'un état des lieux factuel, à la fois opérationnel et économique, pour éclairer les futures décisions publiques et favoriser une approche « bas carbone » véritablement adaptée aux spécificités tropicales.

 

Une méthodologie qui intègre la parole des acteurs

L'étude repose sur une double approche : d'une part, un travail bibliographique passant en revue les rapports existants, les éléments des appels à projets, les projets de recherche et les publications scientifiques disponibles pour chaque territoire ; d'autre part, une série d'entretiens menés entre septembre et décembre 2025 auprès d'un panel élargi d’acteurs : agences publiques (ADEME, DEAL, CSTB), bailleurs sociaux, rectorats, centres de recherche, pôles de compétitivité, architectes, associations telles l’Agence Qualité Construction, bureaux d'études, artisans, mais aussi entreprises de production et de transformation de matériaux.

Ce choix méthodologique — faire parler les acteurs plutôt que se limiter aux publications — permet de faire ressortir des témoignages sur des problématiques et des analyses de situations de blocage que n'aurait jamais révélées une revue de littérature seule.

Le rapport explore les spécificités de chaque territoire, il aborde les freins et les leviers pour le développement des filières biosourcées et géosourcées. Sont ensuite présentés plusieurs projets ou réalisations de référence.

Pour structurer l'analyse, une grille d'évaluation des filières a été développée. Chaque filière est cotée selon cinq critères de gisement (volume potentiel, facilité d'accès, de transformation, de stockage, absence d'usages concurrentiels) et selon cinq critères de maturité (appropriation par les professionnels, cadre normatif, acteurs de la transformation, projets de recherche, retours d'expérience). Ces « radars de maturité », reproduits pour chaque territoire, permettent une appréciation rapide et qualitative de l’état de la filière à la date de l’analyse, sur la base de la bibliographie. 

Enfin, une analyse globale des coûts et des informations relatives au poids carbone complète le document.

Les enseignements

Le premier enseignement du rapport est la richesse des ressources disponibles : bagasse de canne à sucre en Guadeloupe et Martinique, bambou et terre crue à Mayotte, cryptoméria et diverses fibres végétales à La Réunion ou encore les essences forestières foisonnantes de Guyane. Toutefois, le passage de la ressource brute à la filière industrielle reste l'obstacle majeur. 

Le rapport identifie un système de blocages qui s'auto-entretiennent :

  • Le verrou normatif et assurantiel : conçues pour un climat tempéré, les normes NF ou les Avis Techniques et les ATEx sont souvent inadaptés à l'humidité intense, aux termites ou aux risques cycloniques locaux. L'obligation d'envoyer des échantillons en métropole pour validation renchérit massivement les coûts et les délais.
  • La réalité économique : les matériaux biosourcés locaux souffrent d'un surcoût immédiat, coûts parfois de 2 à 5 fois plus élevés que pour les solutions conventionnelles importées, faute d'outils de transformation industrielle et d'économies d'échelle.
  • Le poids des représentations : une image parfois négative persiste, associant les matériaux naturels à une forme d'archaïsme ou de précarité, face au béton perçu comme le symbole de la modernité. Des réussites notables prouvent néanmoins qu'une caractérisation adaptée aux conditions réelles est possible et nécessaire pour rassurer les prescripteurs.

Les pistes d'action proposées 

Pour briser ce cercle vicieux, le rapport propose plusieurs leviers stratégiques, tout en soulignant leurs conditions de réussite.

Ces pistes sont le fruit des échanges avec les acteurs des différents territoires et ne relèvent pas toutes de politiques ou de décision de l’État :

  1. Souveraineté technique et la "tropicalisation" des normes : décentralisation des validations techniques via des conseils territoriaux d’experts, l’adaptation des protocoles d'essais et la réalisation des essais in situ, plutôt qu’en Hexagone. La valorisation des certifications déjà existantes dans les pays voisins (Brésil, zone Caraïbes ou Océan Indien) pourrait aussi être questionnée.
  2. La commande publique comme locomotive : avec un marché dépendant à plus de 80 % des financements publics dans certains territoires, l'éco-conditionnalité des aides et l'instauration de bonus pour les projets utilisant des matériaux locaux sont des leviers d'entraînement immédiats.
  3. Évolution vers le critère "Bas Carbone" : l'approche recommandée est de ne pas se limiter au seul critère biosourcé, mais d'intégrer pleinement les matériaux géo-sourcés (comme la brique de terre compressée - BTC) et le réemploi dans les futures réglementations adaptées.
  4. Mutualisation par bassins régionaux : aucun territoire ne pouvant atteindre seul une taille critique pour un marché pérenne, la coopération régionale est essentielle pour partager les coûts de R&D et structurer des marchés élargis.