23 octobre 2026
parc national des Pyrénées
F. Jamin - Cerema
Face au changement climatique, les collectivités sont confrontées à un défi croissant : comment préserver des continuités écologiques dont le fonctionnement est lui-même amené à évoluer ? Déplacement des espèces, transformation des habitats, fragmentation des milieux naturels… Ces évolutions invitent à appréhender les continuités écologiques à une échelle large.
Le projet LIFE PYRENEES4CLIMA vise à mettre en œuvre la première stratégie européenne sur le changement climatique (EPiCC) spécifiquement conçue pour une bio-région de montagne et transfrontalière. Le Cerema s’est engagé dans ce projet européen à travers deux groupes de travail dont l’un porte sur les espaces naturels résilients visant à réduire les vulnérabilités. Dans ce cadre, le Cerema a pour mission d’identifier des continuités écologiques à l’échelle du massif pyrénéen.

Comment faire en sorte que les continuités écologiques soient encore fonctionnelles demain ? Comment identifier les espaces naturels à préserver en priorité ? Comment passer des cartographies à l'action concrète sur le terrain et quelles solutions mettre en œuvre ? 

Dans le cadre du projet européen LIFE PYRENEES4CLIMA, le Cerema travaille à l'identification d'un réseau écologique à l'échelle du massif pyrénéen, couvrant sept territoires transfrontaliers. Il s'agit de produire une connaissance harmonisée des réservoirs de biodiversité, des espaces relais et des corridors écologiques afin de mieux comprendre les enjeux de connectivité, de pouvoir hiérarchiser les enjeux de préservation et de restauration des continuités écologiques et d'accompagner des territoires pilotes dans la mise en œuvre d'actions concrètes.

 

Vers l’identification d’un réseau écologique pyrénéen, mais pourquoi ?

Les milieux de montagne sont particulièrement sensibles aux effets du changement climatique (Mountain Research Initiative EDW Working Group, 2015 ; Pepin et al., 2025 ; Dumont et al., 2025).  Ces nombreux effets (hausse des températures, augmentation des sécheresses et étiages plus sévères, modifications des régimes de précipitation, diminution de l’enneigement, feux de forêt, tempêtes…) modifient profondément les écosystèmes : 

  • Sur la trame verte (terrestre) : dépérissement des forêts, modification de la végétation, dégradation, fragmentation ou disparition d’habitats, modification de la phénologie, de la richesse spécifique, de l’abondance d’espèces, mortalité…
  • Sur la trame bleue (aquatique) : réchauffement des cours d'eau, lacs, étangs, baisse des débits et des hauteurs d’eau, assèchement de zones humides, dégradation d’habitats…
Schéma d'un réseau de continuités écologiques comportant une sous-trame "forêt-bois", une sous-trame "mare" et une trame bleue (Source : ©Cerema, 2022)

 

De fait, les phénomènes climatiques bouleversent aussi les continuités écologiques via le dysfonctionnement, la dégradation ou la disparition des réservoirs de biodiversité mais aussi à travers la fragmentation des habitats, le déplacement et la rupture des corridors écologiques. Par exemple, les effets du changement climatique conduisent à l’altération de la composition des communautés floristiques de montagne. Cela peut provoquer une baisse de la diversité et favoriser l’accélération du processus de thermophilisation [1], induisant des changements de répartition des espèces. Dans les zones les plus élevées, les espèces spécialistes adaptées aux conditions climatiques froides pourraient subir une extinction locale (OPCC, 2018).

 

Schéma illustrant la remontée en altitude des habitats, mettant en péril les populations isolées vivant en haute altitude (type lagopède alpin). Source : J. Blondel, CNRS CEFE (2019)

 

La préservation et la restauration des continuités écologiques sont essentielles pour favoriser la résilience des écosystèmes et permettre aux espèces de se déplacer pour s'adapter au changement climatique (Langridge et al., 2020). En effet, les corridors écologiques permettent à la fois la dispersion des individus, le maintien des populations – notamment via les échanges génétiques et la colonisation de nouveaux habitats plus adaptés au climat futur (Ministère de la transition écologique, 2023). 

De manière générale, les continuités écologiques contribuent aussi à favoriser la résilience des espèces, en maintenant des milieux de vie fonctionnels, favorables à leur reproduction, alimentation. De plus, les écosystèmes connectés récupèrent plus facilement après une perturbation climatique (incendie, sécheresse, tempête, avalanche), car les continuités écologiques permettent la recolonisation naturelle des zones dégradées (Hilty et al., 2020). Après des incendies par exemple, les forêts proches encore intactes servent de réservoirs pour des espèces végétales et animales capables de recoloniser les zones touchées. 

 

Article Cerema au lancement du projet LIFE PYRENEES4CLIMAT :

L’importance de maintenir les échanges génétiques 

Des populations isolées deviennent plus vulnérables aux maladies, aux événements climatiques extrêmes et ainsi à la disparition locale (OFB). Les continuités écologiques favorisent les échanges génétiques entre populations, ce qui limite la consanguinité et augmente leur capacité d’adaptation (Hilty et al., 2020). Cette diversité génétique améliore la résistance aux stress climatiques et la capacité d’évolution des espèces face à un nouvel environnement. In fine, la diversité génétique contribue à l’augmentation de la résilience globale des écosystèmes.

Une coopération européenne regroupant sept territoires 

Au regard de ces éléments, le projet LIFE PYRENEES4CLIMA offre une véritable opportunité de travailler à l’échelle du massif des Pyrénées en s’affranchissant des limites administratives afin de livrer un diagnostic écologique global et complet. De plus, en renforçant la connaissance partagée entre pays et en harmonisant les méthodes et les données, ce projet encourage à tendre vers des politiques transfrontalières cohérentes de préservation et de restauration des habitats.

 

Bio-région des Pyrénées, Aire couverte par la Communauté de Travail des Pyrénées et donc pour le projet LIEF PYRENEES4CLIMA (Source : Cerema, 2025)

 

Les premiers résultats 

Une carte d’occupation du sol fine sur l’ensemble du massif des Pyrénées

Le Cerema travaille depuis 2024 à l’identification de ces continuités écologiques. Premièrement, une carte d’occupation du sol a été réalisée à l’échelle de la zone d’étude. Cette étape est très importante car la carte d’occupation du sol est la base de tout travail cartographique d’identification du réseau écologique. Une cartographie du sol erronée mènerait à des résultats en conséquence erronés. C’est pourquoi un important travail de recensement, de traitement, d’homogénéisation et d’empilement de données a été réalisé sur les sept territoires constituant la zone d’étude. Plusieurs vérifications terrains ont eu lieu et ont permis d’ajuster l’emploi de certaines données. 

Toutes ces étapes ont permis d’obtenir une carte d’occupation du sol à une résolution de 2,5 x 2,5m mais dont la préconisation d’utilisation est plutôt par prudence au 1 : 50 000e en raison de l’hétérogénéité des données utilisées. Trois niveaux de détail caractérisant les occupations du sol ont été produits.

 

Carte d’occupation du sol de niveau de détail a (premier niveau de détail)

 

Des réservoirs de biodiversité et des espaces relais

A partir de la carte d’occupation du sol, les sous-trames terrestres suivantes ont été définies : prairies prédominantes, pelouses prédominantes, landes prédominantes, forêts et milieux rocheux d’altitude. Les habitats affiliés à ces sous-trames terrestres représentent environ 90% de la surface du territoire. Cette grande part de milieux naturels et semi-naturels laisse sous-entendre un patrimoine naturel relativement riche et préservé au sein du territoire.

Pour chacune des sous-trames, des réservoirs de biodiversité (RB) et des espaces relais (ER), plus petits, ont été identifiés via une analyse multicritère. Un critère de surface-compacité, de connectivité, de présence de zonage de protection, de densité de haies bocagères (sous-trame prairiale seulement), de fragmentation et recouvrement des activités anthropiques ont été étudiés afin de quantifier la qualité écologique de chaque patch d’habitat. Seuls ceux ayant obtenu une note élevée, indicatrice d’une bonne qualité écologique potentielle ont été retenus en tant que réservoirs de biodiversité ou espaces relais. 

Résultats des réservoirs de biodiversité et espaces relais pour la sous-trame des prairies prédominantes.

 

Les travaux et projections à venir

Corridors : lecture du réseau écologique à deux échelles 

La prochaine étape est l’identification des corridors écologiques, liant deux zones sources (RB ou ER). Raisonner à une échelle si grande pose des questions quant au choix du degré de connectivité (et de fragmentation) étudié. En effet, un espace relais peut accomplir d’un côté une fonction de réservoir local de biodiversité (pour les espèces de petite et moyenne dispersion) ou d’autre part n’accomplir "qu’une" fonction de facilitation du déplacement entre les réservoirs de biodiversité pour les espèces à grande, voire moyenne dispersion (au sens "pas japonais").

C’est pourquoi il est prévu d’étudier le réseau écologique à deux échelles : 

A l’échelle globale pour les espèces de grande à moyenne dispersion. Dans cette modélisation, seuls les réservoirs de biodiversité seront intégrés en tant que zones sources (les espaces-relais sont donc ici ignorés). Les corridors issus de cette modélisation constituent les corridors majeurs.

A l’échelle locale pour les espèces de moyenne à petite dispersion. Dans ce type de modélisation, les réservoirs de biodiversité et les espaces relais seront intégrés comme zones sources. Les corridors issus de cette modélisation constituent des corridors secondaires, plus locaux.

Pour aller plus loin

Cette étude a pour but d’identifier le réseau écologique à un instant "t", tel qu’il est aujourd’hui. 

A l’avenir, il pourrait être fort intéressant de croiser ce diagnostic avec les prédictions climatiques traduisant la remontée en altitude des habitats. Cela permettrait de mettre en évidence la vulnérabilité future des espaces naturels jouant un rôle clé dans la connectivité des écosystèmes.

Bibliographie

  • Dumont, M., Monteiro, D., Filhol, S., Gascoin, S., Marty, C., Hagenmuller, P., et al. The European Alps in a changing climate: physical trends and impacts. Géoscience, Volume 357 (2025), pp. 25-42. doi: https://doi.org/10.5802/crgeos.288  
  • Hilty, J., Worboys, G.L., Keeley, A., Woodley, S., Lausche, B., Locke, H., Carr, M., Pulsford I., Pittock, J., White, J.W., Theobald, D.M., Levine, J., Reuling, M., Watson, J.E.M., Ament, R., and Tabor, G.M.* (2020). Guidelines for conserving connectivity through ecological networks and corridors. Best Practice Protected Area Guidelines Series No. 30.  PAG-030-En.pdf

  • Langridge J., Sordello R., Reyjol Y. Synthèse des mesures possibles pour favoriser l’adaptation de la biodiversité au changement climatique basée sur Prober et al. (2019) et Heller &  Zavaleta (2009). LIFE NaturAdapt - Rapport de l’UMS Patrinat (MNHN, CNRS, OFB). (2020) 24p. 
  • Ministère de la Transition écologique Aménagement du territoire, transport, Ville et logement (MTEAT). 2023. Trame verte et bleue | Ministères Transition écologique, Aménagement du Territoire, Transports, Ville et Logement

  • Mountain Research Initiative EDW Working Group. Elevation-dependent warming in mountain regions of the world. Nature Clim Change 5, 424–430 (2015). https://doi.org/10.1038/nclimate2563

  • Office Français de la Biodiversité (OFB). Rétablir les continuités écologiques | Office français de la biodiversité

  • Pepin, N., Apple, M., Knowles, J. et al. Elevation-dependent climate change in mountain environments. Nat Rev Earth Environ 6, 772–788 (2025). https://doi.org/10.1038/s43017-025-00740-4 

  • Rapport OPCC (Observatoire du Changement Climatique dans les Pyrénées). Le changement climatique dans les Pyrénées : impacts, vulnérabilités et adaptation. Bases de connaissances pour la future stratégie d’adaptation au changement climatique dans les Pyrénées. (2018). 150p.