Cet article du Cerema a été publié par notre partenaire TechniCités.
En lançant en mai 2022 le projet Siamorphose, Brest Métropole (Finistère) a pour ambition de "régénérer" le centre-ville reconstruit après la seconde guerre mondiale. Elle s’est donné dix ans pour amorcer la transformation d’un secteur axé sur la rue de Siam, plutôt convoité avec ses nombreux commerces, mais qui présente néanmoins des fragilités face aux enjeux contemporains : espaces très minéraux et peu perméables, façades non isolées thermiquement, cœurs d’îlots dégradés ou encombrés de garages…
L’État, via la Banque des territoires, soutient financièrement ce projet comme démonstrateur de la ville durable, car il s’attaque à plusieurs défis et innovations : démontrer la faisabilité d’une réhabilitation à l’échelle d’un îlot entier, avec toutes les complexités domaniales, intervenir sur un bâti à forte valeur patrimoniale et développer des solutions réplicables.
Le centre-ville de Brest est en effet constitué de 96 îlots, composés chacun de dix à quinze immeubles formant des rectangles. Les cœurs d’îlot, très minéraux, sont occupés par des parkings ou des garages ajoutés au fil du temps. Envisager une transformation à l’échelle de l’îlot permet de faire émerger de nouvelles synergies : économies d’échelle, massification des travaux, mutualisation du chauffage et des services, transformation concertée des usages des cours intérieures…
Brest a été entièrement reconstruite entre 1945 et 1961, selon le plan en damier de l’architecte Jean-Baptiste Mathon, avec une architecture très homogène composée de façades en béton ou pierres enduites de ciment blanc, qui lui vaut d’être protégée par une aire de mise en valeur de l’architecture et du patrimoine (Avap). Toute intervention est donc tenue de préserver les modénatures de façades et les toitures en zinc.
Si la ville de Brest réussit la réhabilitation sur deux îlots démonstrateurs, les solutions pourront ensuite être facilement répliquées et enrichies sur d’autres îlots, du fait de cette même unicité. Et cela pourra inspirer d’autres villes reconstruites après la guerre qui se sont groupées depuis 2013 au sein d’une structure nommée club Prisme pour échanger sur ces enjeux : Caen, Le Havre, Lorient, etc.
Une démarche itérative
Pour réussir ce projet, Brest Métropole et sa société publique locale Brest Métropole Aménagement (SPL BMA) se sont entourées de partenaires aux profils complémentaires : un groupement technique et juridique autour de AIA Life Designers, SJM et Urbanis ; l’agence d’urbanisme Adeupa, le Cerema, l’université de Bretagne-Occidentale, l’agence de concertation Le bruit qui court, les étudiants de l’école d’architecture de Rennes, Mobhilis (étude de mobilité).
Siamorphose a pour objectifs principaux l’amélioration du confort des logements, leur accessibilité, la mise en place de services partagés et d’espaces végétalisés, une meilleure infiltration des eaux pluviales et le renforcement de la mixité des usages et des générations habitant et travaillant dans le centre.
Les partenaires ont adopté une méthode itérative pour mener à bien ce projet : l’Adeupa a d’abord établi un portrait de quartier du centre reconstruit. Puis, AIA et les acteurs du projet ont complété ce diagnostic par une analyse des 96 îlots, aboutissant en 2023 à une classification en onze familles d’îlots représentatives du secteur. Un atlas y a été consacré, avec de nombreuses informations réutilisables dans la perspective d’une réplicabilité future des réhabilitations : morphologie de l’îlot, architecture, type d’énergie, diagnostic de performance énergétique (DPE), usages, situation juridique, imperméabilisation, nature…
Puis un travail de concertation avec les habitants et usagers du centre reconstruit, et une étude plus fine des caractéristiques d’occupation, de propriété et du potentiel d’évolution rapide des îlots, a permis d’aboutir au choix de deux îlots démonstrateurs, sur lesquels AIA a approfondi les études de réhabilitation et de transformation. Le projet a ainsi abouti à un programme technique et fonctionnel "idéal" de transformation des deux îlots, dans la perspective d’amorcer la phase de travaux, pour laquelle Brest Métropole sollicite le soutien de la Banque des territoires sur une période allant de 2025 à 2032.
Afin d’améliorer les connaissances sur les propriétés thermiques des immeubles du centre de Brest et faciliter ainsi les futurs projets de réhabilitation, le Cerema a réalisé de 2022 à 2024 un diagnostic en trois temps des immeubles du centre reconstruit, sur la base des onze îlots représentatifs : analyse des DPE, thermographie des façades et étude de la composition de leurs murs (*).
L’analyse des DPE a été réalisée à partir de données postérieures à la réforme visant à fiabiliser les DPE, en 2021. Elle révèle une majorité d’étiquettes de classe D (54 %) puis E (26 %). Pour pouvoir entrer dans les critères de décence introduits par la loi Climat et résilience en 2021, des actions de rénovation seront donc à réaliser sur 3 % des logements d’ici à 2025 (étiquette G), 9 % d’ici à 2028 (F) et 26 % d’ici à 2034 (E). Le panel étudié comporte une majorité de chauffages individuels (90 % des logements) avec 65 % de chauffage au gaz et 33 % de convecteurs électriques, les 2 % restants étant connectés au réseau de chaleur urbain. Enfin, l’état global d’isolation thermique des logements est insuffisant, malgré les 30 % de menuiseries datant de moins de quinze ans. Il existe donc un véritable enjeu à déployer des réhabilitations énergétiques performantes de manière massive dans les îlots brestois, à la fois pour abaisser la facture énergétique, améliorer le confort et décarboner les logements, notamment en raccordant les immeubles au réseau de chaleur de la ville alimenté à 90 % par des énergies renouvelables ou récupérées.
Le Cerema a également réalisé, en février 2023, une campagne de thermographie par caméra infrarouge sur neuf îlots, permettant de visualiser des différences de pertes de chaleur des murs et d’émettre des hypothèses sur leurs caractéristiques thermiques.
Cela a permis de confirmer l’absence d’isolation thermique des façades (sur rue et sur cour), les pertes de chaleur importantes au niveau des cages d’escalier, des vitrines des commerces et des grilles de ventilation naturelle ménagées dans les façades. Des ponts thermiques sont également nettement visibles au niveau du contact entre les planchers intermédiaires (le plus souvent en béton) et les façades, que seule une isolation thermique par l’extérieur pourrait résoudre.
Le dernier volet du diagnostic a permis de clarifier la composition des murs de façades et d’en quantifier la résistance thermique pour faciliter le travail ultérieur d’isolation. Sur la base des données issues des permis de construire disponibles aux archives de la ville de Brest et de visites effectuées sur le terrain, le Cerema a conclu qu’il existe deux types de remplissage de façades: en pierres de granit de 50 cm, ou en blocs de béton creux de 20 cm avec une contre-cloison en briques de terre cuite creuses. Leur résistance thermique est faible et nécessiterait l’ajout d’au moins 15cm d’isolant en cas de travaux pour être simplement réglementaire (RT existant). Les menuiseries sont souvent le second poste de déperdition énergétique des immeubles brestois, devant la toiture (qui peut être plus facilement isolée)

Ces performances sont similaires à celles observées par le Cerema dans les autres villes de la reconstruction déjà étudiées (Dunkerque, Caen, Rouen…), et confirment la pertinence
des échanges d’expérience au sein du club Prisme. Parallèlement à ces études thermiques menées par le Cerema, le groupement AIA a élargi le diagnostic aux autres thématiques (juridique, usages, abords, cœurs d’îlots, végétalisation…) afin d’aboutir à des propositions d’évolutions concrètes sur deux îlots démonstrateurs: les îlots Pasteur et Jean-Moulin.
Solutions innovantes pour transformer les îlots
Ces deux îlots représentatifs du centre reconstruit ont fait l’objet de scénarios de réhabilitation innovants mis au point par AIA afin de démontrer la faisabilité d’une rénovation expérimentale "grandeur nature" réplicable à d’autres îlots. Le projet embrasse quatre échelles d’intervention : sur l’espace public attenant à l’îlot, sur l’immeuble, sur le cœur d’îlot et une dernière en option, à l’échelle du logement. Cette démonstration s’est affinée par un travail sur des séquences (d’au moins cinq immeubles) afin de rendre la démonstration réalisable dans le
temps imparti et d’obtenir l’accord des copropriétaires.
Les idées-forces de ces transformations concernent le bâti, le cœur d’îlot et les abords.

Au niveau du bâti, le projet propose une externalisation de la desserte via la création d’une structure extérieure rapportée sur la façade côté cour, permettant de pallier les problématiques d’accessibilité en y installant ascenseur et escaliers. Ce geste architectural libère des espaces communs dans les immeubles et offre la possibilité d’ajout éventuel d’une pièce de vie ou de balcons dans l’épaisseur de cette sur-façade. Une rénovation énergétique permet d’arriver à l’étiquette A ou B du DPE via une isolation thermique par l’extérieur des façades sur cour et de la toiture, un changement des menuiseries et une décarbonation de l’énergie par la mise en place d’une chaufferie mutualisée bas carbone ou un raccordement au réseau de chaleur urbain, ainsi que l’amélioration de la ventilation des logements par la mise en place d’une ventilation mécanique. Et la création d’un ou deux niveaux de logements supplémentaires en bois (RE 2028 et biosourcés) pour accueillir de nouvelles familles et participer au financement global du projet.
Au niveau du cœur d’îlot, la création de jardins de pleine terre sur 50 % du potentiel de biotope de la cour (environ 800 m²) pour désimperméabiliser l’îlot, favoriser le cycle naturel de l’eau, diminuer le ruissellement et lutter contre l’effet d’îlot de chaleur urbain. La création de plusieurs logements inclusifs en cœur d’îlot ou par extension au rez-de-chaussée, pour accueillir des étudiants ou des ménages à mobilité réduite, est envisagée, tout comme la création de locaux tertiaires. Le stationnement serait repensé, en conservant certaines places et en créant des espaces communs pour les vélos et poussettes. Et sans oublier la récupération des eaux de pluie pour arroser par exemple les espaces partagés.
Au niveau des abords, le projet Siamorphose est l’occasion de repenser également le partage des espaces publics: la place des piétons, vélos, et d’améliorer l’attractivité des commerces en pieds d’immeubles, en proposant des zones de rencontre sur certaines rues adjacentes, et en aménageant des pistes cyclables à double sens et des noues plantées pour gérer les eaux pluviales et renforcer la place de la nature en ville et la lutte contre les îlots de chaleur.
Malgré la complexité du montage juridique et du portage de projet à mettre en place pour mutualiser ces transformations à l’échelle de l’îlot, les soutiens précieux de la Banque des territoires et de Brest Métropole permettront aux habitants de ces deux îlots pilotes de bénéficier d’un reste à charge très acceptable pour une amélioration aussi complète de leur cadre de vie.
Ce projet démonstrateur, qui s'inscrit dans le plan-guide "Brest 2040, ville paysage en transition" de Brest métropole, bénéficient d'un financement de l'Etat dans le cadre du plan de relance France 2030, et est passé en phase opérationnelle sur deux îlots urbains en octobre 2025. Il amorce ainsi une véritable transformation du centre reconstruit de Brest et pourrait donner des idées aux autres villes reconstruites du club Prisme, qui suivent de près ce projet où le patrimoine existant est devenu un atout pour dessiner la ville de demain.
