10 mars 2026
Commune de Saint-Vincent-de-Tyrosse, Source photo : Communauté de Communes Maremme Adour Côte Sud
Commune de Saint-Vincent-de-Tyrosse, Source photo : Communauté de Communes Maremme Adour Côte Sud
L’accompagnement des collectivités dans la mise en place d’actions en faveur de la transition écologique est l’une des missions principales menées par le Cerema. En vue d’adapter les territoires aux défis climatiques et globaux futurs, les collectivités se tournent de plus en plus vers des démarches de préservation et de restauration des continuités écologiques urbaines. Ces espaces contribuent à développer la résilience au sein des territoires et constituent donc de véritables opportunités pour mieux faire face aux risques de demain.

Les continuités écologiques urbaines : une antinomie ?

Il peut paraître surprenant à première vue d’associer le milieu urbain à la sauvegarde du patrimoine naturel. Les aires urbaines constituent des écosystèmes à part entière où la présence et l’intervention humaine sont prépondérantes : forte proportion de surfaces imperméabilisées liée au bâti et aux infrastructures, des éléments naturels peu présents, de petite taille, isolés et dégradés, des palettes végétales non représentatives de la nature environnante, la présence d’îlots de chaleurs urbains, des pollutions diverses…

Toutefois, les villes possèdent une diversité d’espaces à la fois en termes de naturalité (artificiels, semi-naturels ou naturels), de superficie (espace ou élément ponctuel), de qualité et de connectivité, qui peuvent potentiellement constituer des lieux de vie ou de déplacement pour certains groupes d’espèces faunistiques et floristiques (micromammifères, oiseaux, insectes, plantes…). Il s’agit des jardins privés ou publics (boisements, pelouses…), des parcs, espaces verts, cimetières, friches, haies, alignements d’arbres, pieds d’arbres, cours d’eau, noues, points d’eau, bâtiments, façades et toitures végétalisés, etc.

Cimetière Saint Eloi sur la commune de La Rochelle – source : ville de La Rochelle

Généralement, la biodiversité urbaine se compose majoritairement d’espèces ayant une forte capacité de reproduction et d’adaptation aux perturbations. En conséquence, la biodiversité spécifique est souvent faible et composée principalement d’espèces végétales généralistes et horticoles et d’espèces exotiques envahissantes (Clergeau & Muratet). Cependant, si les conditions sont favorables, la ville peut abriter de nombreuses espèces. À titre d’exemple, plus de 2 800 espèces sauvages ont été observées dans l’agglomération parisienne (Lavisse et al., 2023). Le milieu urbain peut aussi, dans certains cas, être considéré comme favorable à la conservation de certaines espèces et notamment d’espèces menacées d’extinction (Balbi, 2017). 

Les emprises et délaissés routiers ou ferrés sont également des milieux intéressants, pour certains groupes comme les papillons ou reptiles, car ils sont continus, assez peu fréquentés et composés d’habitats diversifiés tels que des friches herbacées, des pelouses, des prairies et des haies (NatureParif & Région Ile-de-France, 2016). 

 

La qualité de ces espaces dépend de nombreux facteurs tels que le positionnement dans la ville, la gestion des espaces verts pratiquée, les traitements apportés (engrais, produits phytosanitaires), la pose de clôture, l’éclairage artificiel ou encore la fréquentation humaine. 

Les continuités écologiques urbaines, concrètement ?

En milieu naturel, les continuités écologiques se composent entre autres de réservoirs de biodiversité. Ceux-ci se situent bien souvent en dehors ou en périphérie des aires urbaines et regroupent des habitats naturels en bon état écologique, importants pour le maintien de la biodiversité. 

Schéma montrant les différentes composantes des continuités écologiques urbaines (source : Cerema)

En milieu urbain, les habitats sont généralement plus dégradés et soumis à diverses pressions anthropiques. Du fait de ces particularités, le vocabulaire utilisé pour parler des continuités écologiques dites "urbaines" et la méthode employée sont dans la plupart des cas différents de ceux s’appliquant pour les continuités écologiques "naturelles". Ainsi en ville, le terme "réservoir de biodiversité" est remplacé par "noyau de biodiversité". 

Les continuités écologiques urbaines s’apparentent en quelque sorte à l’étude du prolongement du réseau écologique « naturel » au sein du tissu urbain : les réservoirs de biodiversité et autres habitats naturels se situant en périphérie des villes diffusent vers le milieu urbain par l’intermédiaire des corridors écologiques (Clergeau & Blanc, 2013).

La résilience des territoires par la sauvegarde du patrimoine naturel urbain

Concentrant les activités humaines, les villes présentent de nombreuses vulnérabilités qui tendent à s’accentuer dans un contexte de changement global. Afin de rendre le milieu urbain vivable pour les habitants, de nombreuses collectivités se sont orientées vers la végétalisation des villes. Les plantations d’arbres ou autres strates végétales (buissonnantes ou herbacées) fournissent de nombreux services aux collectivités. Par exemple, la végétalisation des villes peut favoriser l’infiltration des eaux pluviales, la fixation des particules de pollution, le stockage de carbone ou encore la création d’îlots de fraicheur. En plus de ces services de régulation, végétaliser permet d’offrir un meilleur cadre de vie par la création d’espaces de loisirs et de détente et peut également favoriser l’accueil de la biodiversité.

Illustration des services pouvant être rendus par les arbres (source : Cerema, Sésame Metz)

Cependant, la végétalisation seule peut se révéler insuffisante pour le maintien de ces services dans le temps (manque d’interactions entre les ilots végétalisés, faible diversité spécifique rendant les plantations vulnérables aux conditions climatiques et aux risques sanitaires). C’est pourquoi il est important de considérer les composantes fonctionnelles écosystémiques dans la préservation de la nature en ville

Penser le système urbain non plus en opposition à la biodiversité mais en synergie avec celle-ci permet non seulement de garantir la durabilité des services écosystémiques mais présente aussi un réel intérêt pour la conservation de certaines espèces. Dans cette perspective, la ville doit être envisagée comme un écosystème à part entière, au sein duquel les sociétés humaines constituent une composante intégrée et non extérieure au vivant. La restauration d’écosystèmes fonctionnels au cœur du tissu urbain participe ainsi à la recherche d’un équilibre dynamique entre activités humaines et processus écologiques, contribuant à la résilience des territoires et à leur capacité à fournir durablement des services écosystémiques

 

Les écosystèmes représentent des milieux organisés et riches en interactions où chaque niveau de diversité (génétique, spécifique et écosystémique) est intimement intriqué. Meilleur est l’état de conservation d’un écosystème, meilleure est sa capacité à faire face aux changements environnementaux ainsi que sa capacité à s’en remettre.

Principes méthodologiques

Dans le cadre des deux dernières études sur les territoires de la communauté de communes Maremme Adour Côte Sud et de la communauté d’agglomération de La Rochelle, le Cerema a mis en place une méthodologie suivant différentes étapes : 

Constitution d’une carte d’occupation du sol (OS) :

Cette carte sert de base pour toute la suite de l’étude. C’est pourquoi il est important de ne pas négliger cette étape : des données erronées conduiront à des résultats erronés. Les données d’occupation du sol présentes sur le territoire (bases de données nationales, locales, cartographies d’habitats…) ont été récupérées, analysées et triées afin de ne conserver que les données les plus pertinentes, récentes et précises. Une fois ce travail réalisé, une carte d’occupation du sol (type OCS GE) est sélectionnée pour servir de cartographie de fond. Le but est ensuite de l’enrichir en y superposant, dans un ordre spécifique, les données précédemment retenues. 

Exemple d’enrichissement de la base Corine Land Cover par diverses données géographiques

Identification des noyaux de biodiversité (NB) :

Avant de procéder à l’identification des noyaux de biodiversité, il est nécessaire d’identifier les sous-trames présentes sur le territoire (sous-trame arborée, herbacée…). Cela se base sur les typologies d’habitats prépondérants dans la carte d’OS. Ensuite, des NB peuvent être identifiés à partir de différents critères, pouvant être propres à chaque sous-trames. A titre d’exemple sur la communauté d’agglomération de La Rochelle, une analyse multicritère a été réalisée. En plus de ces NB, des espaces relais ont également été retenus afin de hiérarchiser les sites de différentes qualités écologiques.

Exemple de l’analyse multicritère menée sur l’agglomération de La Rochelle afin de définir les noyaux de biodiversité

Modélisation des corridors écologiques :

Les NB et espaces relais précédemment identifiés servent ensuite de zones sources (i.e. zones à partir desquelles les modélisations de déplacement de la faune partent). Les réservoirs de biodiversité, préalablement identifiés dans le cadre des TVB "naturelles" sont également intégrés en tant que zones sources. En ce qui concerne la modélisation des corridors, la méthode employée est la méthode "des chemins de moindre coût". 

Le principe est illustré dans la figure suivante. Cela consiste en l’attribution de coefficients, dits de friction, traduisant le degré de facilité de déplacement des espèces à travers différents milieux. Les milieux préférentiels des espèces variant considérablement d’une sous-trame à l’autre, au moins une modélisation est lancée pour chaque sous-trame. Plus le coefficient est faible, meilleure est la franchissabilité du milieu pour les espèces. La plus petite somme de ces coefficients entre deux zones sources constitue le chemin de moindre coût, et donc le corridor écologique potentiellement préférentiel des espèces.

 

Principe de modélisation des corridors par étude du coût de déplacement des espèces (Source : Cerema)

Identification des points de conflits :

La dernière étape consiste en l’identification des zones de vigilance et conflictuelles entre les corridors et abords de NB avec les infrastructures qui fragmentent le paysage. Les éléments fragmentant sont alors recensés et leur degré de perméabilité hiérarchisé. Cela conduit à l’identification de points de conflits prioritaires (par exemple : croisement entre une autoroute et un corridor écologique) et de conflits secondaires (par exemple : croisement entre une route départementale et un corridor écologique). 

Ainsi, la fonctionnalité des corridors est étudiée : si une infrastructure considérée comme très fragmentante coupe un corridor, alors ce dernier est considéré comme non fonctionnel (continuité à restaurer). Pour ce type d’analyse, un recensement des points de transparence écologique sur les ouvrages est réalisé (passages à faunes, ouvrages équipés de banquettes…).

Les continuités écologiques urbaines, ce qu’il faut en retenir

Les continuités écologiques urbaines constituent un levier majeur pour intégrer les enjeux environnementaux au sein du tissu urbain. Leur sauvegarde et leur restauration ne se limite pas à la préservation de la biodiversité, mais participe également au maintien des services écosystémiques, à l’adaptation aux changements climatiques et à l’amélioration des conditions de vie en ville. Ces continuités s’inscrivent dans un contexte urbain dans lequel les priorités d’ordre économique et social sont très prégnantes. Pour autant, les reléguer au second plan reviendrait à négliger une dimension structurante du fonctionnement urbain. 

En écologie urbaine, la ville est définie comme un écosystème où les dynamiques humaines et écologiques coexistent et interagissent en permanence. Intégrer les continuités écologiques dans chaque projet d’aménagement ne signifie donc pas opposer développement urbain et protection de la nature, mais rechercher un équilibre opérationnel entre des besoins de nature humaine et des impératifs environnementaux. Trouver cet équilibre est un défi, mais c’est aussi une opportunité : celle de construire des villes capables de concilier attractivité, fonctionnalité et qualité de vie, en assumant pleinement leur dépendance vis-à-vis du vivant.

 

 

Bibliographie

  • Balbi M. 2017. Validation de la fonctionnalité des continuités écologiques en milieu urbain : approches plurispécifiques et multi-sites, Thèse de doctorat, 181p.

  • Cerema. 2022. Continuités écologiques sur la commune de Libourne, tome 1 : méthode d’identification et résultats, 110p.

  • Cerema. 2022. Continuités écologiques sur la commune d’Angoulême, tome 1 : méthode d’identification et résultats, 103p.

  • Cerema, 2024. Identification des continuités écologiques urbaine, Communauté de Communes Maremme Adour Côte Sud, 89p.

  • Cerema. 2025. Identification des continuités écologiques urbaines sur la Communauté d’Agglomération de La Rochelle, 107p.

  • Clergeau P. & Blanc N. 2013. Trames vertes urbaines, de la recherche scientifique au projet urbain. Éditions du Moniteur, 339p.

  • Clergeau P. & Muratet A. (Muséum National d’Histoire Naturelle). Les continuités écologiques en milieu urbanisé : Spécificités et mesures de la connectivité, 19p. 

  • Lavisse V., Meyrueis M., Moal H. & Tarabon S. 2023. Indice de connectivité écologique : le potentiel d’interaction à la loupe. URL : https://www.construction21.org/france/articles/h/indice-de-connectivite-ecologique-le-potentiel-d-interactions-a-la-loupe.html

  • Natureparif & Région Ile-de-France. 2016. Continuités écologiques en milieu urbain : résultats de recherche et d’action, 46p.