Les continuités écologiques urbaines : une antinomie ?
Il peut paraître surprenant à première vue d’associer le milieu urbain à la sauvegarde du patrimoine naturel. Les aires urbaines constituent des écosystèmes à part entière où la présence et l’intervention humaine sont prépondérantes : forte proportion de surfaces imperméabilisées liée au bâti et aux infrastructures, des éléments naturels peu présents, de petite taille, isolés et dégradés, des palettes végétales non représentatives de la nature environnante, la présence d’îlots de chaleurs urbains, des pollutions diverses…
Toutefois, les villes possèdent une diversité d’espaces à la fois en termes de naturalité (artificiels, semi-naturels ou naturels), de superficie (espace ou élément ponctuel), de qualité et de connectivité, qui peuvent potentiellement constituer des lieux de vie ou de déplacement pour certains groupes d’espèces faunistiques et floristiques (micromammifères, oiseaux, insectes, plantes…). Il s’agit des jardins privés ou publics (boisements, pelouses…), des parcs, espaces verts, cimetières, friches, haies, alignements d’arbres, pieds d’arbres, cours d’eau, noues, points d’eau, bâtiments, façades et toitures végétalisés, etc.
Généralement, la biodiversité urbaine se compose majoritairement d’espèces ayant une forte capacité de reproduction et d’adaptation aux perturbations. En conséquence, la biodiversité spécifique est souvent faible et composée principalement d’espèces végétales généralistes et horticoles et d’espèces exotiques envahissantes (Clergeau & Muratet). Cependant, si les conditions sont favorables, la ville peut abriter de nombreuses espèces. À titre d’exemple, plus de 2 800 espèces sauvages ont été observées dans l’agglomération parisienne (Lavisse et al., 2023). Le milieu urbain peut aussi, dans certains cas, être considéré comme favorable à la conservation de certaines espèces et notamment d’espèces menacées d’extinction (Balbi, 2017).
Les emprises et délaissés routiers ou ferrés sont également des milieux intéressants, pour certains groupes comme les papillons ou reptiles, car ils sont continus, assez peu fréquentés et composés d’habitats diversifiés tels que des friches herbacées, des pelouses, des prairies et des haies (NatureParif & Région Ile-de-France, 2016).
La qualité de ces espaces dépend de nombreux facteurs tels que le positionnement dans la ville, la gestion des espaces verts pratiquée, les traitements apportés (engrais, produits phytosanitaires), la pose de clôture, l’éclairage artificiel ou encore la fréquentation humaine.
La résilience des territoires par la sauvegarde du patrimoine naturel urbain
Concentrant les activités humaines, les villes présentent de nombreuses vulnérabilités qui tendent à s’accentuer dans un contexte de changement global. Afin de rendre le milieu urbain vivable pour les habitants, de nombreuses collectivités se sont orientées vers la végétalisation des villes. Les plantations d’arbres ou autres strates végétales (buissonnantes ou herbacées) fournissent de nombreux services aux collectivités. Par exemple, la végétalisation des villes peut favoriser l’infiltration des eaux pluviales, la fixation des particules de pollution, le stockage de carbone ou encore la création d’îlots de fraicheur. En plus de ces services de régulation, végétaliser permet d’offrir un meilleur cadre de vie par la création d’espaces de loisirs et de détente et peut également favoriser l’accueil de la biodiversité.
Cependant, la végétalisation seule peut se révéler insuffisante pour le maintien de ces services dans le temps (manque d’interactions entre les ilots végétalisés, faible diversité spécifique rendant les plantations vulnérables aux conditions climatiques et aux risques sanitaires). C’est pourquoi il est important de considérer les composantes fonctionnelles écosystémiques dans la préservation de la nature en ville.
Penser le système urbain non plus en opposition à la biodiversité mais en synergie avec celle-ci permet non seulement de garantir la durabilité des services écosystémiques mais présente aussi un réel intérêt pour la conservation de certaines espèces. Dans cette perspective, la ville doit être envisagée comme un écosystème à part entière, au sein duquel les sociétés humaines constituent une composante intégrée et non extérieure au vivant. La restauration d’écosystèmes fonctionnels au cœur du tissu urbain participe ainsi à la recherche d’un équilibre dynamique entre activités humaines et processus écologiques, contribuant à la résilience des territoires et à leur capacité à fournir durablement des services écosystémiques.

Les écosystèmes représentent des milieux organisés et riches en interactions où chaque niveau de diversité (génétique, spécifique et écosystémique) est intimement intriqué. Meilleur est l’état de conservation d’un écosystème, meilleure est sa capacité à faire face aux changements environnementaux ainsi que sa capacité à s’en remettre.
Les continuités écologiques urbaines, ce qu’il faut en retenir
Les continuités écologiques urbaines constituent un levier majeur pour intégrer les enjeux environnementaux au sein du tissu urbain. Leur sauvegarde et leur restauration ne se limite pas à la préservation de la biodiversité, mais participe également au maintien des services écosystémiques, à l’adaptation aux changements climatiques et à l’amélioration des conditions de vie en ville. Ces continuités s’inscrivent dans un contexte urbain dans lequel les priorités d’ordre économique et social sont très prégnantes. Pour autant, les reléguer au second plan reviendrait à négliger une dimension structurante du fonctionnement urbain.
En écologie urbaine, la ville est définie comme un écosystème où les dynamiques humaines et écologiques coexistent et interagissent en permanence. Intégrer les continuités écologiques dans chaque projet d’aménagement ne signifie donc pas opposer développement urbain et protection de la nature, mais rechercher un équilibre opérationnel entre des besoins de nature humaine et des impératifs environnementaux. Trouver cet équilibre est un défi, mais c’est aussi une opportunité : celle de construire des villes capables de concilier attractivité, fonctionnalité et qualité de vie, en assumant pleinement leur dépendance vis-à-vis du vivant.
Bibliographie
Balbi M. 2017. Validation de la fonctionnalité des continuités écologiques en milieu urbain : approches plurispécifiques et multi-sites, Thèse de doctorat, 181p.
Cerema. 2022. Continuités écologiques sur la commune de Libourne, tome 1 : méthode d’identification et résultats, 110p.
Cerema. 2022. Continuités écologiques sur la commune d’Angoulême, tome 1 : méthode d’identification et résultats, 103p.
Cerema, 2024. Identification des continuités écologiques urbaine, Communauté de Communes Maremme Adour Côte Sud, 89p.
Cerema. 2025. Identification des continuités écologiques urbaines sur la Communauté d’Agglomération de La Rochelle, 107p.
Clergeau P. & Blanc N. 2013. Trames vertes urbaines, de la recherche scientifique au projet urbain. Éditions du Moniteur, 339p.
Clergeau P. & Muratet A. (Muséum National d’Histoire Naturelle). Les continuités écologiques en milieu urbanisé : Spécificités et mesures de la connectivité, 19p.
Lavisse V., Meyrueis M., Moal H. & Tarabon S. 2023. Indice de connectivité écologique : le potentiel d’interaction à la loupe. URL : https://www.construction21.org/france/articles/h/indice-de-connectivite-ecologique-le-potentiel-d-interactions-a-la-loupe.html
- Natureparif & Région Ile-de-France. 2016. Continuités écologiques en milieu urbain : résultats de recherche et d’action, 46p.

