Collectivités, opérateurs privés, bureaux d'études et services de l'État se sont réunis le 16 juin 2026 pour échanger autour d'une question posée dès l'ouverture par Béatrice Agamennone, directrice territoriale Est du Cerema. Dans un contexte de tension budgétaire généralisée, comment le numérique peut-il aider les collectivités à ajuster l'offre de transport, stimuler la demande et mieux connaître les déplacements ?
Fabrice Luriot, président de Mobil'in Pulse, a complété cette ouverture en présentant son association, premier réseau français des mobilités intelligentes, qui réunit une centaine de structures publiques, privées et académiques autour d'une vision à 360° de la mobilité. Le partenariat entre le Cerema et Mobil’in Pulse, signé en janvier 2026, illustre un usage de la technologie comme levier d'aide à la décision, que ce soit pour la décarbonation des mobilités ou la résilience des infrastructures.
Douze interventions, organisées en trois temps, ont ensuite présenté des réponses concrètes aux enjeux.
Le numérique, levier de financement
La première session a porté sur un usage rarement mis en avant du numérique : sa capacité à dégager de nouvelles ressources pour les collectivités.
Ségolène Hombourger, chef de projet à la Région Grand Est, a présenté l'écotaxe poids lourds (ECPL), une redevance kilométrique sur les poids lourds, rendue possible par la gestion d'une partie du réseau routier national par la Région depuis 2025. Sur le plan technique, le dispositif reposera sur un boîtier embarqué qui enregistrera les kilomètres parcourus sur le réseau taxé, complété par une solution dématérialisée pour les usagers occasionnels.
Le contrôle s'appuiera en partie sur la réutilisation de la structure des anciens portiques de l'écotaxe pour déployer les équipements. C'est cette infrastructure de collecte numérique qui permet à la Région de transformer un réseau routier en source de financement, au service de l'entretien des infrastructures et, à terme, des modes alternatifs à la route.
Stéphane Depuydt, d'Egis, a ensuite montré comment la billettique numérique transforme la relation à l'usager. Paiement par QR code, par NFC ou en open payment par carte ou smartphone, les technologies évoluent vite et permettent de faciliter l’usage, de mieux connaître les habitudes de déplacement, et d'envisager à terme un titre de transport unique valable sur plusieurs réseaux. Deux vigilances ont toutefois été soulignées, l'une portant sur la cybersécurité des données collectées, l'autre sur le risque d'exclure les publics qui n'ont pas accès à un smartphone ou à une connexion internet.
Edouard Fischer, de SANEF, a clos cette session avec le retour d'expérience du péage en flux libre, en service depuis un an sur l'axe Paris-Normandie. Les barrières physiques ont disparu, remplacées par des portiques qui identifient les véhicules, et le paiement intervient désormais dans un délai de 72 heures. Le défi de cette évolution est moins technique qu'économique : une barrière garantissait mécaniquement la recette, ce que la dématérialisation ne fait plus.
Le taux de paiement constaté après un peu plus d'un an d'exploitation s'est révélé très satisfaisant, un résultat obtenu grâce à un parcours de paiement en plusieurs étapes (paiement spontané par plusieurs canaux, puis majoration, puis amende) et à une communication intensive menée avant la mise en service. Ces installations présentent enfin plusieurs avantages. Elles fluidifient le passage pour l'usager et libèrent l'espace qu'occupaient les barrières de péage.
Des données pour ajuster l'offre
La deuxième session a posé une autre question, celle de savoir comment les données d'exploitation permettent d'améliorer le service rendu sans tout reconstruire.
Léa Raymond de Setec ITS, a abordé la planification du réseau de recharge électrique en Grand Est, alors que la réglementation impose une part croissante de véhicules à faibles émissions dans le renouvellement des flottes publiques. Son message principal portait sur la puissance électrique à appeler au bon moment et au bon endroit, un enjeu plus structurant que la seule quantité d'énergie disponible. Le sujet est d'autant plus sensible qu'en 2023, seuls 4 000 des 6 600 points de recharge recensés dans la région Grand Est avaient pu être localisés avec certitude.
Samuel Lab du Cerema, a détaillé une méthode de diagnostic du fonctionnement des lignes de bus, combinant retours d'expérience des conducteurs, données d'exploitation et relevés embarqués, afin de distinguer le temps de trajet incompressible des temps perdus.
Dans la continuité, Thomas Froment de l'Eurométropole de Strasbourg, a abordé l'enjeu de la vitesse commerciale des bus sous un angle économique. Gagner de la vitesse représente une économie substantielle, car le nombre de véhicules et de conducteurs nécessaires en dépend directement. À l'inverse, un temps de parcours qui s'allonge rend la ligne plus couteuse à exploiter, et moins compétitive, ce qui fait baisser la fréquentation et, à terme, les recettes. L’Eurométropole de Strasbourg a hiérarchisé son réseau autour de la marque "Chron'hop", qui désigne ses lignes optimisées, et s'appuie sur un outil embarqué, Dialexis, qui analyse les temps perdus aux feux et en station.
Mieux connaître les déplacements pour mieux les organiser
La troisième session a porté sur des sources de données moins visibles, mais de plus en plus structurantes pour la décision publique.
Clément Bouchère de la Région Grand Est a présenté l'usage des données de téléphonie mobile, ou floating mobile data (FMD), pour cartographier les flux régionaux. Une fois anonymisées et redressées, ces données ont notamment servi à définir les bassins de mobilité du Grand Est après la loi d'orientation des mobilités. Elles se révèlent être à l’usage une source d’information stratégique pour la Région Grand Est.
Jean Coldefy de Transdev a apporté un éclairage complémentaire de l’usage des FMD, avec l’analyse de la donnée de présence, qui révèle les lieux où l'on passe son temps. On observe que les centres urbains se densifient en journée tandis que le périurbain se vide. La plupart des grandes villes françaises comptent plus de 50 % d'habitants supplémentaires en journée, Paris culminant à 600 000 personnes en plus de sa population résidente.
Pour la gouvernance des mobilités, l’aire d’attraction d’une ville telle que définie par l’INSEE constitue la bonne échelle pour penser la mobilité locale. Or les périmètres des autorités organisatrices ne coïncident que rarement avec ces aires d'attraction, à de notables exceptions près comme Reims, Le Havre ou Paris. Un déséquilibre net subsiste par ailleurs entre l'offre et la demande de TER vers les pôles urbains, avec en moyenne cinq fois plus de voyageurs potentiels que de places offertes.
Audrey Comemale du Cerema a montré comment coupler enquêtes routières traditionnelles et données de géolocalisation des véhicules pour mieux connaître le trafic. Avec un taux de pénétration d'environ 5 % du trafic, les données, dites FCD (Floating Car Data), ne deviennent représentatives qu'après redressement, et elles enrichissent les enquêtes de terrain sans jamais s'y substituer. Cette méthode a notamment été appliquée par le Cerema pour l'étude des flux de poids lourds.
Alexandre Depetris du Cerema a présenté Avatar, une plateforme qui rend interrogeables, depuis un point d'accès unique, les compteurs de trafic de tous les gestionnaires routiers, métropoles, départements, Etat, ou sociétés autoroutières. Une intelligence artificielle reconstitue les données manquantes en cas de coupure. Le retour d'expérience de la Métropole de Lyon souligne le temps libéré pour ses équipes et celui du syndicat des mobilités de l'aire grenobloise valorise l'accès à une donnée enfin fiable. Avatar vise la couverture de 50 % du trafic national d'ici 2029.
Focus vélo : objectiver une pratique en plein essor
La journée s'est conclue sur le vélo, un mode en forte croissance mais longtemps resté un angle mort de la donnée de mobilité.
Maxime Le Corre de l'Eurométropole de Metz a présenté le dispositif de comptage automatique de la collectivité, qui a enregistré plus de 2,4 millions de passages sur l'année et dont les données sont publiques. 23 compteurs automatiques sont déjà installés.
L'enjeu pour la collectivité est d'objectiver l'effet des aménagements réalisés afin de justifier les investissements engagés, en s'appuyant aussi sur un partenariat avec Géovélo et sur le service de vélos en libre-service Graoulib.
Mathieu Jacquot du Cerema et Philippe Viala de Citec ont enfin présenté les premiers résultats d'une enquête nationale de préférences déclarées menée auprès de 1 500 répondants. Près des trois quarts de la population ne se déclarent pas prêts à pratiquer le vélo aujourd'hui. Une partie de ce public, même réticent, se montre toutefois disposée à essayer si l'environnement cyclable s'améliore nettement.
L'enquête livre aussi un enseignement utile pour les futurs services express régionaux métropolitains (SERM). Pour rejoindre la gare, le vélo rivalise avec la voiture dès lors qu'un stationnement sécurisé existe. En sortie de gare, la marche ou les transports en communs restent perçus comme plus pratiques pour atteindre la destination finale.
Ce qu'il faut retenir
Cette journée a réuni des interventions autour d’un fil rouge. Le numérique apparaît comme un outil qui aide les collectivités à dégager des ressources, à tirer le meilleur parti de leurs réseaux existants et à mieux comprendre les déplacements sur leur territoire. Aucun de ces leviers n'est toutefois l'affaire d'un acteur isolé, et la diversité du public dans la salle, techniciens, opérateurs et chercheurs réunis, a rappelé tout au long de la journée que ces sujets se traitent à plusieurs, entre compétence territoriale et expertise technique.
La prochaine édition des journées Mobilité et Transitions se tiendra à Toulouse fin 2026. En attendant, les retours d'expérience présentés à Metz restent une bonne porte d'entrée pour qui voudrait s'inspirer de ces démarches sur son propre territoire.
Journée animée par Solenne Cortès, Cerema, et conclue par Marie-Xavière Wauquiez, Mobil'in Pulse.
