16 mars 2021
infographie d'un poste de télétravail vu de haut (ordi et papiers)
Adobestock
Le vendredi 4 décembre 2020, le Cerema a organisé un webinaire pour échanger sur les dynamiques autour du télétravail et de ses impacts sur les mobilités quotidiennes. Retour sur cette demi-journée marquée par de nombreux retours d'expériences d'acteurs publics et privés, et des échanges riches entre participants.

Cette journée technique organisée par le Cerema Centre-Est visait à comprendre l'impact du télétravail sur les mobilités quotidiennes.

 

Des nouvelles interrogations liées au développement du télétravail

Les déplacements liés au travail pèsent fortement sur les pratiques de mobilité quotidienne. Même s’ils ne représentent pas la majorité des déplacements observés sur un territoire, ils représentent en général les déplacements les plus longs, se font davantage en voiture, le plus souvent seul dans son véhicule et aux heures de forte utilisation du réseau routier. Ils apparaissent également structurants dans les programmes d’activité et les choix modaux des ménages concernés.

Ce faisant, ils sont au cœur de la vie quotidienne des personnes en activité tout en constituant des cibles prioritaires des politiques de mobilité. Le développement du télétravail amène aujourd’hui à s’interroger sur son impact sur la mobilité quotidienne des actifs, d’autant que la crise sanitaire que nous traversons a conféré un souffle inédit à cette pratique.

Mais entre témoignages enthousiastes, propos sceptiques et prophéties sur des lendemains plus qu’incertains, que sait-on réellement de la pratique du télétravail ? Comment se déploie-t-il jusqu’à présent et à quels actifs s’adresse-t-il en priorité ? Que sait-on de ses impacts sur les déplacements des salariés et de ses impacts environnementaux plus globaux ? Que peuvent en attendre collectivités, entreprises et salariés, et comment le développer ? Dans un contexte de pandémie qui affecte profondément nos manières de travailler et de nous déplacer, il est plus que nécessaire de prendre le temps d’une réflexion sur ces questions.

 

Quelle pratique du télétravail avant la crise sanitaire ?

infographie d'une personne en télétravailApparu dans le code de travail en 2012, le télétravail désigne aujourd’hui "toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication" (article L.1222-9 du Code du travail). Il peut s’exercer à domicile ou dans un tiers-lieu et doit être distingué du travail nomade (effectué lors de ses déplacements) ou "en débordement" (c’est-à-dire le travail supplémentaire réalisé à domicile après la journée de travail).

Avant la crise sanitaire de 2020, le télétravail restait une pratique encore peu répandue. Selon les chiffres de la Dares, issus d’enquêtes portant sur de grands échantillons représentatifs, 3 % des actifs le pratiquaient de manière régulière et 4 % de manière occasionnelle, sans forcément que cela soit formalisé (dans le secteur privé, seul un télétravailleur sur quatre était couvert par un accord collectif).

La pratique était beaucoup plus développée chez les cadres, dont 11 % télétravaillaient de manière régulière et 15 % de manière occasionnelle. On relevait également une proportion de télétravailleurs plus importante en Ile-de-France et dans les grandes villes, notamment en raison de l’importance des cadres dans ces territoires.

Parmi les autres facteurs discriminants, le secteur d'activité et l'ancienneté dans l'établissement jouent un rôle important : l'informatique et la communication sont de loin les secteurs où le télétravail est le plus développé, et c'est pour les actifs de 40 à 49 ans qu'il est le plus fréquent. Enfin, l'éloignement du lieu de travail constituait assurément un facteur important : la proportion de télétravailleurs réguliers était nettement plus forte (9 %) parmi les actifs habitant à plus de 50 km de leur lieu de travail.

 

"Télétravail et pandémie de Covid-19"

Les baromètres du ministère du Travail montrent qu'au cours de l'année 2020, la pandémie a conduit à une envolée de la pratique du télétravail, avec 25 % de télétravailleurs pendant le 1er confinement, redescendue ensuite à un taux de 15 % en octobre.

Les différences préexistantes entre les différents secteurs d'activité se sont amplifiées pendant la crise.

Qu’en disent les télétravailleurs ?

infographie de gens en visioconférence
A Koch - Adobestock

Les témoignages du conseil départemental du Puy-de-Dôme et de l'entreprise Somfy ont permis d'aborder le point de vue des télétravailleurs sur leur propre pratique. Le conseil départemental du Puy-de-Dôme a initié le télétravail à partir de 2009. L'expérience de Somfy, dont les 4 sites principaux sont situés en vallée de l'Arve, est plus récente (première expérimentation en 2016-2017). Mais le phénomène est important chez ces deux employeurs, avec des taux très élevés de pratique du télétravail chez les salariés dont les fonctions sont considérées comme éligibles (40 % de pratique du télétravail dans la collectivité et près de 60 % chez Somfy).

Les enquêtes menées en interne par ces deux employeurs montrent un très haut niveau de satisfaction de la part des salariés. Ceux-ci apprécient quasi unanimement les bénéfices du télétravail en matière de concentration et d'efficacité. La diminution de la fatigue et du stress est également un avantage fréquemment cité, tout comme l'amélioration de l'équilibre entre temps personnels et temps professionnels.

Les enquêtes menées en 2017 par la Dares apportent un éclairage sensiblement différent, en mettant en évidence les limites d’une pratique importante du télétravail. Elles montrent notamment que les télétravailleurs les plus "intensifs" (qui pratiquent le télétravail 2 jours ou plus par semaine) ont aussi des horaires de travail plus importants, avec une fréquence accrue du travail en soirée et des semaines désynchronisées.

À cet égard, les observations de l’ARACT (association régionale pour l’amélioration des conditions de travail) Auvergne-Rhône-Alpes confirment la nécessité de conserver une vigilance particulière sur la charge de travail et le risque d’isolement des télétravailleurs. Cela implique une adaptation des pratiques managériales qui, tout en restant fondées sur une relation de confiance, doivent être attentives aux risques psycho-sociaux liés au télétravail et au maintien des collectifs de travail. Il importe alors que le cadre mis en place veille à une bonne articulation entre présentiel et distanciel et que le télétravail reste pour le salarié une pratique non imposée et réversible.

On relève enfin une attente exprimée par un certain nombre de salariés de pouvoir télétravailler dans un tiers-lieu. Comme le relève l'enquête réalisée par le réseau Relais d'Entreprises, l'intérêt d'une telle solution pour les salariés qui y ont recours tient à la fois aux avantages intrinsèques offerts par un tiers-lieu (disposer d'un environnement de travail adapté proche du lieu d’habitation, d'une bonne connexion internet...) et à la manière dont il remédie à certains travers du télétravail à domicile, en permettant de se sentir moins isolé et aidant à mieux distinguer vie personnelle et vie professionnelle.
 

Quel bilan sur la mobilité quotidienne et plus globalement sur l’environnement ?

Gens qui descendent d'un TER dans une gare du Doubs
Arnaud Bouissou- TERRA

Collectivement, le développement du télétravail suscite des attentes fortes sur le potentiel de réduction des déplacements et des émissions de CO2 qu’il engendrerait. Cette promesse fait écho aux stratégies individuelles des salariés, pour qui l’allègement de la contrainte des déplacements quotidiens vers le travail constitue presque toujours une motivation forte, même si elle n’est pas exclusive.

Si plusieurs employeurs tiennent un bilan des kilomètres de trajets domicile-travail que le télétravail a permis d’éviter, et si ces bilans peuvent faire état de gains considérables sur plusieurs années, jusqu’à présent, les évaluations ou modélisations réalisées tendent plutôt à relativiser l’importance de ces impacts globaux.

Il faut à ce titre rappeler que tous les emplois ne sont pas télétravaillables, que le télétravail se pratique en général à temps partiel (1 ou 2 jours par semaine) et que par ailleurs tous les déplacements domicile-travail ne se font pas en voiture.

En outre, un certain nombre d’effets dits "rebond", analysés notamment par une récente étude de l’ADEME, apparaissent susceptibles de réduire les bénéfices environnementaux du télétravail :

  • la compensation des déplacements vers le travail par de nouveaux déplacements,
  • l’augmentation des consommations énergétiques au domicile,
  • l’impact environnemental du développement de la visioconférence,
  • le risque de voir les télétravailleurs choisir une localisation résidentielle plus éloignée de leur lieu de travail habituel…

Au final, la question du bilan environnemental du télétravail est loin d’être tranchée. Même si on ne considère que les impacts sur la mobilité, l’évaluation reste complexe : faut-il comparer la mobilité des télétravailleurs à celle des autres actifs, ou plutôt à leur propre mobilité lorsqu’ils ne télétravaillaient pas ? Doit-on faire cette comparaison sur un jour donné, sur une semaine ou bien sur une période plus longue ? Faut-il observer la mobilité de la personne concernée, ou bien celle du ménage ? Et comment prendre en compte les différences d’impacts entre la suppression de déplacements domicile-travail "subis" et la pratique potentielle de nouveaux déplacements "choisis" à proximité ?

On perçoit ici que l’analyse du bilan environnemental du télétravail ouvre un vaste champ d’investigation pour la connaissance scientifique, ses méthodes et ses référentiels.

Quelques questions vives sur l’avenir du télétravail

circulation denseDepuis 2019, les grèves dans les transports puis la crise sanitaire ont conféré à la question du télétravail une actualité inédite. Mais ces évènements auront-ils pour autant constitué un tremplin pour le télétravail ? Rien n’est moins sûr. Si, comme l’a exposé Patricia Lejoux, le recours au télétravail a finalement mis en évidence une nouvelle modalité de gestion de la relation entre habitat et emploi, il reste à voir comment les différents acteurs vont à l’avenir intégrer cette modalité.

Pour les entreprises, comme l’a rappelé la CCI Nord-Isère, le télétravail se situe à la croisée de différents objectifs : l’amélioration du bien-être au travail, un aspect d’une démarche RSE plus globale, la modernisation des méthodes de travail et du fonctionnement des services, l’amélioration de l’attractivité de l’entreprise en matière de recrutement en particulier pour certains profils de salariés, ou encore l’optimisation de l’immobilier d’entreprise. Mais quelle ampleur sera donnée à cette pratique ? Restera-t-elle une simple mesure parmi d’autres ou deviendra-t-elle un levier d’action stratégique ?

Pour les salariés, si cette pratique a été expérimentée par un nombre de personnes sans précédent durant la crise sanitaire, elle l’a été dans des conditions particulièrement difficiles, sans avoir été choisie ni préparée et en s’effectuant à temps complet sur certaines périodes. Quelles traces cette expérience laissera-t-elle parmi les salariés éligibles ? Dans quelles conditions souhaiteront-ils pérenniser l’expérience et est-ce que cela sera une influence sur de potentielles évolutions de leurs choix résidentiels ?

Pour les collectivités, cela pose la question de leur soutien au développement du télétravail et, par extension, au développement des tiers-lieux. Ceux-ci ont connu une dynamique forte au cours des dernières années mais ils ont été durement touchés par la crise sanitaire. Après avoir mis à disposition des entreprises de son territoire une boîte à outils du télétravail, la Métropole de Lyon propose aujourd’hui, sur le modèle du chèque restaurant, un "chèque télétravail" permettant de financer l’accès des télétravailleurs à des tiers-lieux. Soutenue par ce type d’initiative, la greffe entre télétravail et tiers-lieux pourrait-elle prendre ?

Au final, si le débat sur le développement du télétravail s’est focalisé autour de questions environnementales, les éléments précis manquent encore pour savoir si cette pratique permet ou non de réduire les consommations énergétiques globales.

On peut espérer que de nouvelles connaissances permettront bientôt d’avancer sur ce sujet. Pour autant, cette question ne saurait occulter une autre question, sociale, qui mérite d’être regardée avec la plus grande attention : parce qu’il ne concerne qu’une partie des salariés, le télétravail ne risque-t-il pas de constituer demain une source supplémentaire d’inégalités ?

 

Sélection de références pour approfondir :