La gestion intégrée des eaux pluviales (GIEP), en favorisant la gestion de l’eau au plus près d’où elle tombe, la désimperméabilisation des sols, la recharge des nappes et la réutilisation des eaux de pluie, s'inscrit dans une démarche durable visant à restaurer le cycle naturel de l'eau tout en limitant les risques d'inondation par ruissellement et de pollution. Elle contribue aussi à renforcer la biodiversité et améliore le cadre de vie urbain tout en valorisant l’eau comme ressource précieuse.
Les acteurs mobilisés autour de la gestion de l’eau sont nombreux : acteurs publics et privés, services de l’État, mais aussi bureaux d’études. Cette journée, organisée en partenariat avec l’Agence de l’eau – acteur majeur de la thématique – s’inscrit pleinement dans cette dynamique collective.
Ouverture : L'expertise du Cerema sur la gestion intégrée des eaux pluviales
M. Fabrice Arki – Directeur de l’agence de Nancy – Cerema
Le Cerema, référent public pour l’aménagement du territoire, accompagne les collectivités locales et l’État dans l’adaptation au changement climatique. L’établissement a connu de profondes évolutions ces dernières années, notamment avec l’ouverture de sa gouvernance aux collectivités territoriales. Celles-ci peuvent désormais adhérer au Cerema ; nous avons d’ailleurs récemment célébré notre millième adhérent. Le Cerema intervient aujourd’hui autour de trois missions principales :
- Conseiller et concevoir ;
- Élaborer, diffuser et animer, en tant que passeur de savoirs – l’ensemble de la production du Cerema est accessible en ligne et un catalogue de formations est également proposé ;
- Rechercher et innover.
Chaque année, le Cerema organise des "Conférences Techniques territoriales" (CTT). La thématique de l’eau s’est imposée dans le cadre de la stratégie d’accompagnement des territoires pour une gestion durable de cette ressource. Trois axes structurants, discutés au sein du Comité d’Orientation Régionale (COR), guident cette stratégie :
- La gestion quantitative, entre excès d’eau (inondations) et pénurie (sécheresses) ;
- L’accompagnement des territoires dans leur adaptation ;
- La mise en œuvre renforcée de la séquence éviter / réduire / compenser.
L’eau, et en particulier l’eau pluviale, doit être considérée comme une ressource que l’on ne peut créer : elle doit être gérée là où elle tombe. Cette perspective impose une approche intégrée, fondée sur la coopération, la mobilisation de multiples acteurs et la prise en compte des différentes échelles territoriales.
M. Nicolas Venandet, Référent Eau et Nature en Ville et Village – Agence de l’Eau (co-organi
Nicolas Venandet rappelle que la question de l’eau constitue un sujet transversal, désormais marqué par une véritable maturité des pratiques, ainsi que par une dynamique positive. Le déploiement de plusieurs plans stratégiques contribue à impulser une progression continue dans ce domaine. Les outils nécessaires sont aujourd’hui disponibles et opérationnels ; une nouvelle phase de développement s’ouvre toutefois pour aller plus loin, certains points devant encore évoluer pour répondre pleinement aux enjeux actuels.
L’Agence de l’Eau a également souligné l’importance de la mobilisation des acteurs et de la coopération pour relever collectivement les défis liés à la gestion durable de l’eau.
Introduction
Mme. Kamila Bensaadi – Responsable d’études Eau et Changement climatique – Cerema
Kamila Bensaadi rappelle le caractère stratégique des eaux pluviales dans les politiques d’aménagement et d’adaptation au changement climatique. La GIEP se définit comme une approche globale et transversale ayant pour objectif de limiter les effets de l’urbanisation sur le cycle naturel de l’eau, tout en valorisant l’eau de pluie comme une ressource et non comme un déchet. Cette conception renouvelée des eaux pluviales s’inscrit dans une logique de prévention, de résilience et de développement durable.
Les données issues d’Agreste, du GRAIE, de l’INSEE et du Cerema montrent une évolution significative de l’occupation des sols :
- +/-9,5 % du territoire national est artificialisé,
- +/-4,2 % est imperméabilisé
Ces chiffres, traduisent des impacts majeurs sur la gestion du cycle de l’eau, la biodiversité, la qualité des milieux et la vulnérabilité des territoires face aux aléas climatiques.
Les principaux enjeux auxquels répond la GIEP :
- l’optimisation des systèmes d’assainissement, notamment par la réduction des volumes entrants dans les réseaux et les stations d’épuration ;
- la préservation quantitative et qualitative de la ressource en eau, via la limitation du ruissellement et la promotion de l’infiltration ;
- l’intégration accrue de la nature en ville, au bénéfice de la biodiversité, du paysage urbain et du confort thermique ;
- la contribution à la réduction du risque d’inondation ;
- la mise en œuvre d’approches territoriales concertées, cohérentes avec les politiques d’urbanisme et d’aménagement ;
- la maîtrise des coûts, les solutions fondées sur la nature offrant des alternatives économiquement pertinentes.
Perçue à la fois comme une innovation, une opportunité et une évolution réglementaire, la GIEP est également un levier déterminant pour les territoires de demain. Elle constitue une réponse adaptée aux enjeux climatiques et urbains actuels, tout en ouvrant des perspectives de transformation durable.
Cette journée technique a été pensée pour offrir un panorama complet et utile aux acteurs du territoire. Elle vise d’abord à partager des retours d’expérience illustrant la diversité des contextes locaux et la variété des approches mises en œuvre. Elle propose également des solutions concrètes, directement opérationnelles, ainsi que des méthodes éprouvées et facilement transférables d’un territoire à l’autre. Des éclairages réglementaires et financiers viennent compléter ces apports, afin de mieux situer les obligations, les leviers et les marges de manœuvre des collectivités. Enfin, la journée ouvre des perspectives d’innovation et encourage une dynamique d’action collective, indispensable pour répondre durablement aux enjeux de gestion de l’eau.
Les travaux de la matinée et de l’après-midi ont alterné interventions techniques, illustrations de terrain et échanges entre acteurs, dans l’objectif de renforcer la diffusion des connaissances et de favoriser la coopération entre les différents partenaires impliqués dans la gestion intégrée des eaux pluviales.
Cadre National enjeux
Mme. Delphine Spitz, Chargée de missions Eau - Zones humides – DREAL Gand-Est
L’intervention de Delphine Spitz, Chargée de missions Eau-Zones humides à la DREAL Grand Est, a permis d’éclairer la manière dont l’État conçoit aujourd’hui la gestion intégrée des eaux pluviales et les transformations profondes qui l’accompagnent. Elle a d’abord replacé la GIEP dans une perspective historique longue, révélatrice d’un changement complet de paradigme. Pendant plus d’un siècle, la France a privilégié l’évacuation rapide des eaux, d’abord au travers de réseaux unitaires, puis en déployant progressivement des réseaux séparatifs. Cette logique du "tout réseau", dominante jusqu’aux années 1970, répondait aux enjeux sanitaires et à la nécessité de maîtriser les inondations. Les décennies suivantes ont progressivement mis en lumière les limites de ce modèle : insuffisance des capacités hydrauliques, coûts croissants, pollutions en temps de pluie, surcharge des ouvrages et aggravation des phénomènes de ruissellement dans les territoires urbanisés.
À partir des années 1990 et 2000, la France s’est engagée dans une transition progressive vers une gestion plus respectueuse du cycle naturel de l’eau, fondée sur l’infiltration, la désimperméabilisation et la maîtrise des flux au plus près de leur point de chute. Delphine Spitz a insisté sur le fait que cette évolution s’inscrit dans un contexte européen exigeant.
La Directive Eaux Résiduaires Urbaines de 1991 constitue le socle de la GIEP moderne, mais son application reste alors incomplète : 22 % des installations françaises sont encore non conformes, et la France est déjà en contentieux européen pour les rejets en temps sec. La révision de cette directive, adoptée en 2024, renforce les obligations, notamment à travers l’élaboration d’un plan de gestion des eaux pluviales et l’objectif de limiter à 2 % la part des surcharges dues aux pluies d’orage. En parallèle, la Directive-Cadre sur l’Eau de 2000 impose l’atteinte du bon état écologique des masses d’eau d’ici 2027, ce qui suppose un recours accru à l’infiltration naturelle des eaux, les réseaux ne permettant pas d’éliminer les polluants.
L’importance de la planification territoriale dans cette transition a été rappelée : le SDAGE, le SRADDET, les SCoT et les PLUi constituent une chaîne normative structurante qui conditionne la manière dont les collectivités doivent intégrer la gestion des eaux pluviales. La règle 25 du SRADDET Grand Est, qui impose une application exigeante de la séquence Éviter–Réduire–Compenser, en est un exemple emblématique. Le zonage pluvial, inscrit dans le Code Général des Collectivités Territoriales, apparaît comme l’outil stratégique majeur pour encadrer la gestion des eaux pluviales dans les zones à enjeu. S’il n’entraîne pas de sanctions directes lorsqu’il n’est pas appliqué, il engage néanmoins la responsabilité des élus en cas de sinistre.
Delphine Spitz a ensuite insisté sur l’évolution en cours de la réglementation nationale, notamment la révision de la rubrique IOTA 2.1.5.0, qui vise à faire de l’infiltration la solution de principe. Cette orientation découle d’un constat clair : les réseaux ont atteint leurs limites, tandis que les sols offrent une capacité naturelle de rétention, de filtration et de réduction des pollutions. Même en réseau unitaire, les collectivités doivent envisager la gestion intégrée le plus en amont possible.
Enfin, l’intervenante a insisté sur la nécessité de renforcer la structuration des services publics locaux. De nombreuses collectivités ne disposent pas encore des compétences, ni de la coordination interne suffisante pour traduire les obligations réglementaires en projets opérationnels. L’État attend désormais des territoires qu’ils consolident leurs services, développent leur connaissance des réseaux et des sols, et améliorent le dialogue entre urbanisme, assainissement, géotechnique et police de l’eau. Elle a conclu en rappelant que la gestion intégrée des eaux pluviales est devenue un impératif pour répondre à la pression européenne, anticiper les risques, améliorer la qualité des eaux et adapter les territoires au changement climatique.
Déclinaison locale et outils réglementaires
M. Eddy Sabanovic, Chef de service Eau Risque et Connaissance et M. Alain Chaplier Responsable de l’unité Prélèvements-Rejets-Gouvernance Eau – DDT 54
L’intervention a porté sur le cadre réglementaire relatif à la gestion des eaux pluviales et sur sa déclinaison opérationnelle à l’échelle régionale, en s’appuyant sur la doctrine Grand Est de gestion intégrée des eaux pluviales (GIEP).
Le cadre réglementaire : la nomenclature IOTA
La gestion des eaux pluviales relève du code de l’environnement, via la nomenclature IOTA (Installations, Ouvrages, Travaux et Activités), qui conditionne les projets à un régime de déclaration ou d’autorisation au titre de la loi sur l’eau. La nomenclature est structurée autour de trois grandes catégories :
- Les prélèvements,
- Les rejets, dont ceux issus de la gestion des eaux pluviales,
- La gestion des milieux aquatiques.
La rubrique 2.1.5.0 (anciennement 2.1.1.5.0) concerne spécifiquement les rejets d’eaux pluviales dans les eaux douces superficielles, le sol ou le sous-sol.
Le régime applicable (déclaration ou autorisation) dépend de la surface totale du projet, à laquelle s’ajoute, le cas échéant, la surface du bassin naturel intercepté.
Rejet VS raccordement : une distinction déterminante
Les intervenants ont insisté sur la nécessité de distinguer clairement :
- un rejet, qui correspond à un déversement d’eaux pluviales vers un milieu naturel (sol, sous-sol, cours d’eau),
- d’un raccordement à une canalisation, lequel peut concerner un réseau d’eaux usées ou unitaire.
Le raccordement ne peut être envisagé que si l’impossibilité d’infiltrer a été démontrée par le porteur de projet. Cette exigence traduit la priorité donnée à la gestion à la source, conformément aux principes de la GIEP.
Modalités administratives
Le dépôt des dossiers loi sur l’eau est désormais entièrement dématérialisé, ce qui facilite les démarches des maîtres d’ouvrage. En cas de projet insuffisamment ambitieux vis-à-vis de la GIEP, le service instructeur peut interrompre les délais afin de demander les compléments nécessaires. Le délai d’instruction standard est de deux mois en régime déclaration, mais peut être prolongé.
La doctrine régionale Grand Est de la GIEP (2020)
Une doctrine régionale de la gestion intégrée des eaux pluviales a été élaborée en 2020, dans le cadre d’une démarche partenariale associant les services de l’État, le Cerema et l’Agence de l’eau. Elle a été construite sur la base de doctrines déjà existantes, mais apporte des clarifications essentielles concernant :
- les rôles et responsabilités des acteurs,
- les obligations du maître d’ouvrage, responsable en cas de sinistre ou de dommages,
- les missions du porteur de projet, tenu de concevoir un projet conforme aux principes de la GIEP.
Sa diffusion a été initialement freinée par le contexte sanitaire (COVID-19), mais un travail de dissémination est engagé.
Les niveaux de service de la doctrine
La doctrine repose sur un système de niveaux de service, qui guide les obligations de gestion selon les pluies considérées :
- Niveau 1 (TR = 1 mois) : concerne les pluies courantes. Elles doivent être infiltrées ou réutilisées sur place, en tenant compte notamment de l’évapotranspiration et des capacités des sols. Dans la région Grand Est, cela représente environ 80 % des volumes annuels.
- Niveau 2 (TR = 1 à 10 ans) : stockage et infiltration à l’échelle de la parcelle.
- Niveau 3 (TR = 10 à 30 ans) : prise en charge des pluies plus importantes, nécessitant des dispositifs supplémentaires.
- Au-delà (T100) : pour les pluies exceptionnelles (centennales), la doctrine renvoie principalement à des actions de gestion de crise.
Le porteur de projet doit intégrer l’ensemble de ces niveaux dans la conception de son dispositif GIEP.
L’aménagement des espaces publics : une opportunité pour la gestion intégrée des eaux pluviales
M. Vincent Jullien, AMO Gestion Intégrée des Eaux Pluviales – Eurométropole de Strasbourg
L’Eurométropole de Strasbourg (EMS), qui regroupe 33 communes, évolue dans un contexte particulier où 90 % du territoire est desservi par un système d’assainissement unitaire. Cette configuration rend la déconnexion des eaux pluviales non seulement pertinente mais indispensable pour soulager les réseaux et limiter les déversements en temps de pluie.
Contexte général et cadre d’intervention
La gestion des eaux pluviales à l’EMS repose encore sur un règlement d’assainissement ancien, fondé sur des références de pluie de période de retour de 20 ans pour les espaces publics et de 10 ans pour les espaces privés en opérations neuves ou de requalification.
La structure foncière du territoire présente une répartition contrastée :
- 23 % de domaine public,
- 15 % de domaine privé appartenant à la collectivité,
- 62 % de parcelles privées
Cette répartition impose une action prioritaire sur l’espace public, qui constitue un levier majeur de déconnexion et de déminéralisation.
Le poste AMO "Eaux pluviales"
M. Vincent Jullien occupe un poste d’assistant à maîtrise d’ouvrage (AMO) “Eaux pluviales”, rattaché à la Direction de l’Eau. Ce poste, cofinancé par l’Agence de l’eau Rhin-Meuse, a pour objectif d’intégrer la GIEP dans les projets d’aménagement :
- dans les projets neufs, où elle doit constituer un réflexe automatique ;
- dans les projets de requalification, où l’intégration de la GIEP doit être adaptée aux contraintes existantes.
Le travail d’ingénierie est mené en lien étroit avec les services de l’assainissement, des espaces verts, de la voirie, des voies publiques et de la propreté urbaine.
Un Contrat de territoire “Eau et Climat” (2025–2027), d’un montant total de 115 M€ d’investissements dont 25 M€ financés par l’Agence de l’eau Rhin-Meuse, accompagne ces démarches.
Philosophie d’aménagement : gérer l’eau au plus près du point de chute
L’objectif affiché est clair : gérer les eaux pluviales au plus près de leur point de chute en privilégiant systématiquement :
- l’infiltration maximale,
- ou, à défaut, le stockage provisoire.
Chaque élément d’un projet doit être doté d’une fonction hydraulique :
- les parkings deviennent perméables,
- les espaces verts sont conçus en creux, connectés aux écoulements,
- les chaussées peuvent devenir des structures réservoirs,
- les bordures sont ajourées pour permettre l’entrée de l’eau,
- les fils d’eau sont dirigés vers les zones infiltrantes plutôt que conduits vers les avaloirs.
Cette logique fonde le concept de “paysage de l’eau”, désormais visible dans de nombreux projets de l’EMS.
Une dynamique soutenue : surfaces déconnectées et projets engagés
Depuis 2020, l’Eurométropole a déconnecté 27 hectares supplémentaires (hors actions antérieures), comme en témoigne l’évolution consolidée des surfaces GIEP et des demandes de subvention présentées dans la synthèse annuelle.
Illustrations de projets
Plusieurs opérations ont été présentées comme exemples de mise en œuvre de la GIEP à l’échelle des espaces publics :
- Transformation de rues : intégration d’un espace vert central jouant le rôle de réservoir.
- Renouvellement urbain dans les quartiers prioritaires : réaménagement basé sur la végétalisation en cuvette et la désimperméabilisation.
- Projet de la Manufacture des tabacs (Ecole ENGEES) : pavés drainants, espaces verts en creux, déconnexion des gouttières et infiltration directe à la parcelle.
- Petites communes : reprise de carrefours mal connectés ; intégration de noues et de structures infiltrantes.
- Jardins de pluie communaux : bassins connectés entre eux pour optimiser la gestion des épisodes pluvieux.
- Parkings : pente douce vers les espaces verts infiltrants et création de structures réservoirs sous chaussée.
- Places publiques : déminéralisation et végétalisation lors de travaux de circulation ou d’apaisement des déplacements.
- “Rues aux écoles” : sécurisation des parcours scolaires intégrant des espaces verts en creux et des bordures ajourées.
- Plan Canopée : maintien du fil d’eau existant mais redirection vers des zones d’infiltration, sans modification des pentes ou des ouvrages.
Session de questions
Quel a été le temps nécessaire pour cette réorganisation interservices, validée par les élus et les différents services ?
Question de M. Fabrice Arki (Cerema Nancy) à M. Vincent Jullien (Eurométropole de Strasbourg) :
Quel a été le temps nécessaire pour cette réorganisation interservices, validée par les élus et les différents services ?
Le processus est encore en cours, ils y travaillent depuis 5 ans :
1 an et demi pour se mettre d’accord sur le principe
1 an et demi de travail avec l’Agence de l’Eau pour définir le programme.
2 ans de discussions avec les services concernés (espaces verts, voirie, assainissement).
Les décisions sont prises au niveau de la direction, mais le portage politique par les élus n’est pas encore effectif (prévu pour le prochain mandat).
L’intégration de l’eau dans les projets est anticipée, mais rendre le tout opérationnel dépendra de l’engagement des élus et de la recherche de financements.
Comment les travaux et aménagements liés à la GIEP sont-ils perçus par la population ?
Question de Mme Mickaelle Foinant (Mairie de Vandoeuvre) à M. Vincent Jullien (Eurométropole de Strasbourg) :
Comment les travaux et aménagements liés à la GIEP sont-ils perçus par la population ?
La réception par la population reste contrastée et dépend largement du travail de pédagogie mené en amont. À ce jour, il n’y a pas eu de retours marqués, ni positifs ni négatifs, en raison notamment du manque d’explications fournies au public.
Certaines opérations ont été co-construites avec les habitants, ce qui a favorisé l’appropriation. Les craintes initiales concernant la présence de moustiques se sont révélées infondées, l’absence de stagnation prolongée limitant fortement ce risque. Les dispositifs GIEP présentent même moins de risques que les systèmes classiques de type puisards.
La suppression de places de stationnement au profit d’espaces verts dans plusieurs projets semble mal perçue, notamment par les commerçants, n’est-ce pas ?
Question de Mme Mickaelle Foinant (Mairie de Vandoeuvre) à M. Vincent Jullien (Eurométropole de Strasbourg) :
La suppression de places de stationnement au profit d’espaces verts dans plusieurs projets semble mal perçue, notamment par les commerçants, n’est-ce pas ?
La question du stationnement relève avant tout d’une orientation politique d’aménagement de l’espace public. À Strasbourg, la stratégie municipale donne une place importante aux mobilités douces, ce qui influence la programmation et les choix d’usage de l’espace.
Le remplacement d’une place de stationnement par un espace vert infiltrant n’est pas initié par la gestion de l’eau :
si la collectivité choisit de conserver le stationnement, des pavés drainants sont utilisés ;
si elle opte pour un espace vert, celui-ci devient naturellement un support infiltrant.
La GIEP se met alors au service des choix politiques, sans en être l’origine.
Quelles solutions sont envisageables dans des rues plus étroites ou fortement contraintes ?
Question de M. Frédéric Laurençot (Métropole du Grand Nancy) à M. Vincent Jullien (Eurométropole de Strasbourg) : Les exemples présentés concernent des rues larges. Quelles solutions sont envisageables dans des rues plus étroites ou fortement contraintes (arbres matures, emprises limitées, réseaux existants) ?
Les projets présentés concernaient effectivement des secteurs disposant d’une marge de manœuvre plus importante. Dans les espaces très contraints, plusieurs limites apparaissent :
- la présence d’arbres existants, qui empêche d’abaisser les niveaux (on ne peut pas descendre les collets),
- la difficulté de rehausser la voirie sans perturber les accès (cochères, garages),
- les interactions complexes avec les réseaux urbains.
Dans ces situations, les solutions privilégiées incluent :
- le traitement des trottoirs et pistes cyclables en pavés drainants,
- la création de structures réservoirs sous des surfaces circulées,
- la gestion de l’eau par petites opportunités, au plus près de l’espace disponible.
Comment articuler la GIEP avec les services des espaces verts, dont les moyens d’entretien sont parfois limités ?
Question de Mme Patricia Gout (Cerema) M. Vincent Jullien (Eurométropole de Strasbourg) :
Comment articuler la GIEP avec les services des espaces verts, dont les moyens d’entretien sont parfois limités ? Cela pose aussi la question du financement de l’entretien de ces nouvelles formes d’aménagement.
Il s’agit d’une problématique complexe, encore en évolution. La gestion des espaces verts doit concilier :
une volonté générale de réduire les coûts d’entretien,
un recours croissant aux solutions fondées sur la nature,
une demande politique forte de végétalisation et de plantation.
La GIEP ne génère pas un coût supplémentaire en tant que tel : elle modifie principalement le nivellement et la logique hydraulique, pas la nature de l’entretien.
Le véritable enjeu réside dans l’équilibrage des charges entre services (espaces verts, voirie, assainissement) et dans la montée en compétence collective.
Une acculturation progressive des maîtres d’ouvrage, maîtres d’œuvre et entreprises est indispensable, notamment pour éviter les écarts entre le projet et sa réalisation (pavés posés trop haut, fils d’eau non connectés, etc.).
Table ronde – de l’idée à l’action
M. Benoît Grandmougin – Directeur de l’Eau, de la Biodiversité et du Climat, Région Grand Est
M. Benoît Grandmougin a présenté la manière dont la Région Grand Est intègre la gestion des eaux pluviales dans ses politiques publiques, en s’appuyant sur la planification, la connaissance et l’accompagnement des territoires. La question de l’eau a été identifiée comme prioritaire dès 2016, lors de l’élaboration du SRADDET, avec l’intégration d’objectifs de réduction des consommations, de principes transversaux de GIEP et de mesures de préservation des zones humides. L’épisode de sécheresse de 2022 a renforcé l’urgence d’agir, certaines zones connaissant déjà des difficultés d’alimentation en eau potable.
La Région a mené des travaux prospectifs à horizon 2050, qui mettent en évidence une stabilité globale des apports en eau mais une forte variabilité saisonnière, avec moins d’eau en été et en automne et davantage d’épisodes pluvieux intenses, ainsi qu’une augmentation des sécheresses longues affectant 120 communes. Ces projections soulignent l’importance d’intégrer la GIEP dans l’ensemble des politiques d’aménagement afin de renforcer la résilience des territoires.
Pour soutenir les collectivités, la Région mobilise plusieurs dispositifs. Des aides financières permettent de soutenir les études et travaux liés à la sobriété en eau, à la désimperméabilisation, à la végétalisation et à la gestion alternative des eaux, avec 26 millions d’euros déjà engagés pour près de 500 projets. Les “Maisons de Région”, présentes dans chaque département, offrent un accompagnement de proximité aux collectivités, entreprises, agriculteurs et autres acteurs de terrain. Par ailleurs, le programme LIFE intégré, doté de 26 millions d’euros sur neuf ans, expérimente et déploie des solutions innovantes sur les bâtiments, les infrastructures, les espaces agricoles et les paysages urbains, avec quarante territoires pilotes impliqués.
L’intervention a enfin souligné la volonté de la Région de mobiliser toutes ses politiques sectorielles — transports, aménagement, agriculture, éducation, infrastructures, climat et biodiversité — pour rendre le territoire plus résilient. La gestion intégrée des eaux pluviales apparaît comme un levier prioritaire, nécessitant coordination, montée en compétences et accompagnement des collectivités.
M. Nicolas Venandet – Référent Eau et Nature en Ville et Village – Agence de l’eau Rhin-Meuse
L’Agence de l’eau Rhin-Meuse accompagne les collectivités dans la mise en œuvre de projets intégrant eau et nature, tant en ville que dans les villages. La gestion des eaux pluviales et la renaturation urbaine ne sont pas réservées aux grandes agglomérations : chaque projet, même à petite échelle, peut contribuer à la résilience des territoires et à la qualité de vie des habitants.
Au cours des six dernières années, dans le cadre de programmes de financement pluriannuels, plus de 1 000 projets ont été soutenus, représentant plusieurs millions d’euros en subventions, sans compter le montant global des projets associés. L’agence de l’eau a joué un rôle d’opérateur technique et financier, accompagnant les maîtres d’ouvrage et d’œuvre, organisant des formations et des sensibilisations, et résolvant des contraintes techniques parfois complexes liées à l’espace public, à la voirie, ou aux normes de construction.
Des projets pilotes ont été développés dans des contextes contraints, notamment sur le bâti social, les espaces publics ou les écoles, avec des résultats visibles sur la qualité de vie et l’implication citoyenne. Depuis 2020, 150 cours d’école ont été renaturées, démontrant l’effet déclencheur de ces actions sur les pratiques locales.
L’Agence s’appuie sur plusieurs leviers pour soutenir les projets : outre le financement direct, elle met en œuvre des contrats de territoire et des partenariats territoriaux avec les collectivités, le logement social et les quartiers prioritaires. Ces outils permettent d’harmoniser les pratiques, de mobiliser les acteurs locaux et de diffuser des solutions innovantes à grande échelle. La stratégie combine accompagnement technique, sensibilisation et outils financiers, renforçant la transversalité entre eau, biodiversité et aménagement.
L’évolution des pratiques observée au cours des quinze dernières années est très positive : les collectivités intègrent de plus en plus les enjeux de nature et d’eau dans leurs projets, mais il reste encore des efforts à fournir pour adapter les normes et diffuser les bonnes pratiques à l’ensemble du territoire.
Mme. Carine Jeandel – Cheffe de projet – Consilium
Le bureau d’études Consilium accompagne collectivités et prestataires privés dans l’intégration de la gestion des eaux pluviales et de la renaturation des espaces dans les projets d’aménagement, qu’il s’agisse de traversées de villages, de cours d’école ou de voies cyclables.
L’approche repose sur plusieurs étapes complémentaires. La première consiste à recueillir les préconisations des gestionnaires et à intégrer les doctrines régionales et locales, ainsi que les spécificités techniques du territoire. Viennent ensuite les études préalables, audits techniques et essais de perméabilité, indispensables pour dimensionner le projet. La phase de conception prend en compte la sécurité, la mobilité active, l’aménagement paysager et la gestion des eaux pluviales, en intégrant la variabilité des pluies et des événements climatiques extrêmes.
L’ingénierie technique permet de prévoir les infiltrations, les surverses éventuelles et les contraintes des sols et réseaux existants. Chaque projet est validé avec les gestionnaires concernés et peut faire l’objet de dossiers de subvention pour faciliter le financement. La maîtrise d’œuvre se poursuit jusqu’au suivi de chantier et à la réception des travaux, avec des essais sur site pour garantir le bon fonctionnement des aménagements.
Parmi les projets illustratifs, on peut citer la mise en place de chaussées à structure réservoir, l’aménagement de cours d’école avec surfaces perméables et la récupération des eaux de toiture dans des structures de stockage, ou encore la création d’une piste cyclable à Charmes avec pavés drainants et infiltration des eaux de voirie. Chaque projet apporte son lot d’enseignements : par exemple, sur un site à haute teneur en argile, l’infiltration initialement prévue a nécessité des ajustements spécifiques pour garantir l’efficacité du système.
Ces expériences montrent que chaque projet est unique et que la réussite repose sur une combinaison de préconisations techniques, d’adaptations locales et de suivi rigoureux. Elles illustrent également l’intérêt d’intégrer systématiquement la gestion des eaux pluviales dans la conception des aménagements, afin d’allier sécurité, fonctionnalité et qualité environnementale.
M. Frédéric Laurencot – Responsable GEMAPI et Urbanisme Opérationnel - Métropole du Grand Nancy
La Métropole du Grand Nancy, qui compte 260 000 habitants, gère un réseau de près de 1 400 km d’assainissement, comprenant 700 km de réseau unitaire et 250 km de réseau séparatif. Le service travaux, auquel appartient M. Laurencot, est chargé de l’instruction des projets d’aménagement et de la gestion des eaux pluviales, en lien avec la direction de l’assainissement, la qualité de l’eau et la prévention des inondations.
Depuis 2023, la Métropole a mis en place un référentiel technique pluvial ambitieux, qui vise à généraliser l’infiltration comme première étape de gestion des eaux de pluie et à dimensionner systématiquement les ouvrages en fonction de la superficie imperméabilisée des projets. Ce référentiel s’applique à tous les permis de construire et projets de plus de 20 m² d’imperméabilisation et est accompagné d’exigences détaillées pour les projets de grande ampleur, tandis que les plus petits projets sont instruits via une notice technique simplifiée.
Le référentiel a été élaboré en s’inspirant d’autres métropoles et en veillant à sa cohérence avec les orientations régionales et nationales. Il est renforcé par la création de postes dédiés à la gestion intégrée des eaux pluviales et par la coordination avec les services de l’État, permettant un dialogue régulier avec les bureaux d’études et les maîtres d’ouvrage.
L’objectif est d’assurer une gestion cohérente et durable des eaux pluviales à l’échelle métropolitaine, en associant ingénierie, suivi technique et décisions politiques, tout en préparant la mise en œuvre future du schéma directeur d’assainissement qui renforcera encore les actions sur le long terme.
Questions croisées :
Questionnement autour de la transversalité et mobilisation autour de la gestion intégrée des eaux pluviales :
La gestion intégrée des eaux pluviales (GIEP) repose sur un fonctionnement transversal entre services, collectivités, opérateurs privés et élus. Tous les intervenants ont souligné que la réussite des projets dépend d’une coordination étroite dès les phases de conception et d’instruction.
Le processus commence par l’implication des différents services concernés souligne Frederic Laurencot : urbanisme, assainissement, aménagement, biodiversité, mobilité ou infrastructures. Les projets sont instruits en concertation avec les bureaux d’études et les maîtres d’ouvrage, afin d’intégrer les contraintes techniques, environnementales et réglementaires dès le départ. Cette approche permet d’anticiper les risques liés aux sols, aux zones inondables ou aux réseaux existants, et de dimensionner les ouvrages de manière appropriée.
Plusieurs intervenants ont insisté sur l’importance du travail de fond et de l’acculturation des équipes internes. Les services doivent être familiarisés avec les principes techniques de la GIEP, et les bureaux d’études doivent comprendre le cadre réglementaire et les objectifs de résilience. La communication entre les acteurs est essentielle pour lever les résistances, partager les bonnes pratiques et proposer des solutions adaptées aux contraintes locales.
La mobilisation des élus constitue un levier clé pour accélérer les projets. Benoît Grandmougin a rappelé que tous les acteurs doivent se mobiliser pour que les dossiers avancent plus rapidement. L’exemple de Colmar illustre cette nécessité : après un gros orage, un déversement d’eaux usées a fortement pollué l’Ill, annulant des années de travail pour restaurer le bon état du cours d’eau. La mobilisation des acteurs a cependant permis de mettre en place un plan de 90 millions d’euros pour rétablir et protéger la qualité de l’eau, démontrant que la décision finale relève de l’urbanisme et de la politique locale.
Nicolas Venandet a également insisté sur l’importance d’anticiper et de planifier les événements extrêmes, comme ce fut le cas à Colmar. Des années de travail sur la qualité de l’eau peuvent être perdues si aucun mécanisme préventif et correctif n’est prévu. Des événements majeurs, comme la crise du COVID ou un renouvellement de municipalité, peuvent servir de catalyseurs pour faire avancer rapidement les dossiers, mais ils ne remplacent pas le travail régulier et méthodique sur le terrain.
Enfin, la transversalité ne se limite pas aux aspects techniques. Elle implique une vision partagée des objectifs à long terme, combinant sécurité, gestion durable des eaux, biodiversité et qualité de vie. Les projets réussis s’inscrivent dans une dynamique de coopération entre services, opérateurs et élus, appuyée par des outils méthodologiques, financiers et réglementaires adaptés. La mise en valeur de futurs souhaitables, par exemple à travers des visualisations de villes végétalisées ou perméables, contribue à sensibiliser élus et citoyens et à soutenir l’adoption de solutions durables.
En conclusion, la GIEP est autant un processus organisationnel et politique qu’une approche technique. La coordination, la sensibilisation, la mobilisation des différents acteurs et la mise en avant de projets démonstratifs constituent les clés pour transformer la gestion des eaux pluviales en levier de résilience et d’aménagement durable.
Question sur les financements et l’ingénierie
Les petites collectivités, notamment sembler peiner encore à mobiliser des moyens humains et financiers pour mettre en œuvre la gestion intégrée des eaux pluviales. Les dispositifs existent, mais leur accès reste parfois complexe, surtout pour des communes peu dotées en ingénierie interne.
Frédéric Laurençot rappelle le rôle essentiel joué par les agences de l’eau dans l’impulsion des projets grâce aux subventions accordées. Les dispositifs dédiés à la désimperméabilisation et au déraccordement des eaux usées existent, mais restent sous-utilisés : malgré les efforts de communication auprès des communes, les demandes de financement ne suivent pas toujours. Les enveloppes spécifiques ont même dû être réduites à cause du budget global de la métropole (Nancy), alors même que les besoins augmentent. Pour maintenir ces aides, il est indispensable de démontrer leur utilité et d’augmenter la mobilisation des communes.
Nicolas Venandet, de l’Agence de l’eau, souligne que le nouveau programme d’intervention (12ème programme) marque un tournant majeur : les moyens financiers ont été doublés, avec 140 millions d’euros dédiés aux actions préventives comme la gestion intégrée, alors qu’autrefois l’agence finançait presque exclusivement des solutions curatives comme les bassins d’orage. Cette bascule répond aux besoins identifiés dans les programmes de mesures et aux exigences du bon état des masses d’eau. Toutefois, il rappelle que les financements publics ne pourront jamais couvrir l’ensemble des projets d’aménagement : le rôle de l’agence est de créer un mouvement, de l’accompagner et de structurer les démarches, pas de subventionner l’intégralité des opérations portées par les collectivités, dont les volumes d’investissement sont considérables. Pour les territoires, l’enjeu est donc aussi d’intégrer la gestion de l’eau et du ruissellement comme un réflexe dans les projets d’urbanisme.
Il pointe également une difficulté fréquente : la multiplicité d’acteurs et de dispositifs (État, région, département, agences, opérateurs…) peut créer de la confusion, notamment pour les petites communes. Clarifier les rôles et rendre les dispositifs plus lisibles serait un réel levier pour faciliter l’accès aux financements.
Benoît Grandmougin, pour la Région, confirme l’importance d’un meilleur accompagnement des petites communes, qui doivent rester en capacité de déposer régulièrement des projets. Face à l’augmentation du nombre de dossiers, la région a dû instaurer un plafonnement – 100 000 € par dossier, un dossier tous les deux ans – afin de maintenir l’équité entre communes rurales et grandes structures. L’objectif est que ces projets deviennent une routine, et que la prise en compte de la gestion de l’eau soit intégrée dès la conception. Le rôle des bureaux d’études est central : ce sont souvent eux les premiers interlocuteurs des petites communes, capables de les orienter, de les conseiller et de monter les dossiers. Les missions d’ingénierie régionale viennent compléter ce soutien en aidant les élus à identifier les financements, les bons exemples locaux, et les partenaires techniques.
Carine Jeandel rappelle également l’importance de l’ingénierie territoriale : les agences techniques départementales jouent un rôle d’appui indispensable. Elles aident les communes à recruter ou missionner des maîtres d’œuvre capables de concevoir des projets pertinents, mais aussi de naviguer dans la diversité des subventions disponibles et d’adapter les projets aux critères d’éligibilité, parfois complexes. L’enjeu est également de renforcer la capacité des communes à concevoir des projets ambitieux, performants et mieux dimensionnés.
En conclusion, l’ensemble des intervenants reconnaissent que les financements existent, et qu’ils augmentent même considérablement, mais que leur mobilisation reste conditionnée à la capacité des communes à s’organiser, à être accompagnées et à intégrer la GIEP dans leurs pratiques courantes d’aménagement. La clé réside autant dans les moyens financiers que dans la structuration de l’ingénierie, la montée en compétence des acteurs locaux et la simplification des parcours d’accès aux aides.
Projection à 15 ans : à quoi ressemblerait un territoire exemplaire ?
Pour conclure les échanges de cette table ronde, les intervenants ont été invités à se projeter dans quinze ans et à imaginer ce que pourrait être un territoire véritablement exemplaire en matière de gestion intégrée de l’eau pluviale. Chacun a livré sa vision, traduisant à la fois ses priorités et les transformations qu’il estime nécessaires.
Pour Frédéric Laurencot, un territoire exemplaire serait d’abord un territoire largement désimperméabilisé, où les surfaces minérales auraient progressivement laissé place à des espaces verts, des sols infiltrants et des aménagements végétalisés. Il imagine une ville où les différentes mobilités – vélos, voitures, bus, piétons – cohabitent harmonieusement, grâce à un urbanisme pensé de manière intégrée et où les services acceptent de travailler ensemble et de faire des compromis. Les grands schémas d’assainissement auront évolué vers une logique privilégiant le cycle naturel de l’eau et limitant autant que possible le recours au "tout-tuyau".
Carine Jeandel exprime l’espoir que, dans quinze ans, tous les acteurs – élus, techniciens, bureaux d’études, opérateurs – soient pleinement convaincus du bien-fondé de la GIEP et avancent dans le même sens. Elle imagine un territoire où les techniques et solutions de gestion intégrée seraient appliquées de manière systématique, avec une adhésion collective permettant d’en démultiplier les effets.
Nicolas Venandet, se disant le "moins pessimiste", décrit un territoire profondément transformé : une ville largement désimperméabilisée, où les trames verte et bleue seraient reconstituées et fonctionnelles, permettant à la fois la circulation de l’eau, de la biodiversité et de l’air. Les axes d’écoulement seraient libérés, garantissant une sécurité que les réseaux enterrés ne pourront jamais assurer, notamment face à des événements climatiques extrêmes. Cette ville offrirait plus de qualité de vie, plus de fraîcheur, plus de santé publique, et serait moins polluante. Dans cette projection, la gestion hydraulique serait devenue plus simple : moins d’ouvrages coûteux à entretenir, moins d’interventions curatives. Idéalement, on ne construirait plus aucun réseau pluvial supplémentaire ; la gestion par les sols serait devenue la norme. Les règles d’urbanisme seraient claires, homogènes et appliquées à toutes les échelles, remplaçant progressivement une culture technique centrée sur les normes du béton et de la route par une expertise tournée vers les fonctionnalités écologiques.
Pour Benoît Grandmougin, dans quinze ans, la GIEP ne serait même plus identifiée comme un sujet spécifique : elle serait intégrée naturellement dans la manière d’aménager et de penser les territoires. L’enjeu dépasserait la seule question de l’eau pour embrasser la résilience globale : cadre de vie, alimentation, climat, biodiversité. On ne parlerait plus tant de gestion pluviale que de paysages résilients, capables d’absorber les crises, d’offrir un cadre de vie souhaitable et de reconnecter les habitants à leur environnement. La GIEP deviendrait une composante parmi d’autres d’un projet territorial cohérent et durable.
Retours d’expérience : 35 ans de gestion intégrée des eaux pluviales dans le Douaisis
M. Jean-Jacques Hérin, Président – ADOPTA
Jean-Jacques Hérin, président de l’association ADOPTA, a présenté plus de trente ans de politiques et de retours d’expérience en matière de gestion durable et intégrée des eaux pluviales dans le Douaisis. ADOPTA a été créée en 1997 à l’initiative de la communauté d’agglomération de Douai, où il a exercé pendant trente-cinq ans. Cette démarche, engagée dès 1992, constitue aujourd’hui l’une des expériences les plus longues et les plus abouties en France.
D’où l’on vient : un système hérité du "tout-à-la-rue" et du "tout-à-l’égout"
Au Moyen Âge, les eaux pluviales étaient rejetées "tout à la rue". Il faut attendre le milieu du XIXᵉ siècle pour que les villes passent au "tout-à-l’égout", dans un objectif strictement sanitaire face aux ravages du choléra, qui causa près de 70 000 morts dans les années 1850, dont 20 000 à Paris. Les eaux usées et les déchets étaient lessivés par la pluie, polluaient les nappes et rendaient indispensable l’évacuation rapide hors de la ville.
En parallèle, les villes se sont massivement imperméabilisées pour éviter les infiltrations vers les réseaux unitaires.
Il faut ensuite attendre 1944 pour voir la première station d’épuration française à Achères, puis la généralisation progressive des réseaux séparatifs. Ceux-ci se sont toutefois révélés eux aussi sources de saturation et de pollution du milieu naturel, notamment via les déversoirs d’orage qui rejettent des eaux non traitées.
Cette histoire montre une succession de solutions techniques ajoutées les unes aux autres pour corriger les effets de la précédente, sans jamais réinterroger le fondamental : était-il pertinent, une fois les risques sanitaires maîtrisés, de continuer à évacuer systématiquement les eaux pluviales ?
Le changement de paradigme : gérer l’eau à la source
La réglementation actuelle – notamment l’arrêté du 21 juillet 2015 – impose désormais la gestion à la source des eaux pluviales, en urbanisation nouvelle mais aussi existante. Le principe est simple : infiltrer l’eau au plus près de son point de chute lorsque le sol et la nappe le permettent, ou à défaut la stocker et la restituer avec un débit maîtrisé.
Cette évolution répond initialement à des problématiques d’inondation urbaine. Bordeaux, par exemple, change de politique après deux inondations majeures en 1982. Mais d’autres enjeux se sont progressivement ajoutés : qualité des milieux, biodiversité, îlots de fraîcheur, adaptation au changement climatique, raréfaction de la ressource en eau – notamment révélée durant l’été 2022.
Les grands principes de la gestion durable
La gestion intégrée des eaux pluviales repose sur quelques règles simples.
Il s’agit d’abord de gérer la goutte d’eau là où elle tombe, en évitant toute concentration ou transport inutile. On n’enterre l’eau que pour l’infiltrer, car la mise en tuyau coûte cher et supprime 80 cm de topographie utile. Il faut également éviter le ruissellement, responsable de 80 à 90 % de la pollution des eaux pluviales : une goutte d’eau propre devient polluée dès qu’elle commence à ruisseler en ville.
L’objectif est de respecter le cycle naturel de l’eau et, autant que possible, de s’en inspirer. L’urbanisation ne crée pas la pluie ; c’est la modification des sols qui crée les dysfonctionnements. On arrête donc d’imperméabiliser : 70 % des surfaces urbaines ne sont pas des toitures, et peuvent être soit végétalisées, soit perméables.
Enfin, aucun euro ne devrait plus être dépensé uniquement pour la gestion pluviale. Les espaces urbains doivent être multifonctionnels : une voirie, un parking, un parc ou un trottoir peuvent devenir simultanément des espaces de gestion de l’eau.
Des résultats mesurables sur le territoire
Sur l’agglomération du Douaisis (150 000 habitants), près de 25 % du territoire ne rejette plus d’eaux pluviales au réseau. Cela représente notamment 40 % des zones d’activités et 33 % des voiries de la ville de Douai, soit plus de 40 km. Les rejets par temps de pluie des réseaux unitaires ont été divisés par trois.

Des bénéfices environnementaux et climatiques
Cette stratégie améliore la qualité du milieu naturel, limite les rejets pollués, renforce la biodiversité urbaine et lutte contre les îlots de chaleur. Elle permet aussi d’adapter la ville aux nouveaux régimes de pluie : moins de jours de précipitations mais des intensités beaucoup plus fortes que les réseaux classiques ne peuvent absorber.
Elle contribue également à la recharge des nappes, essentielle à long terme : sans gestion de la pluie, les ressources en eau potable diminuent, avec pour ultime alternative le dessalement – inenvisageable dans un territoire loin du littoral
Un modèle économiquement gagnant
Rien n’est plus coûteux que l’évacuation des eaux pluviales. Chaque mètre carré imperméabilisé nécessite avaloirs, tuyaux, raccordements, puis leur entretien, sans compter les ouvrages volumineux de stockage destinés à limiter les inondations. Le coût d’investissement d’un mètre carré imperméabilisé est estimé à 50 à 60 € HT.
À l’inverse, la gestion à la source permet d’économiser immédiatement cet investissement, en urbanisation nouvelle comme en réhabilitation. Sur le Douaisis, l’économie annuelle est estimée à environ 1 million d’euros : le service pluvial coûterait 2,5 M€ par an avec une politique conventionnelle ; il en coûte aujourd’hui 1,5 M€.
Des réalisations concrètes depuis près de 30 ans
De nombreux ouvrages anciens prouvent l’efficacité et la durabilité de ces solutions.
Parmi eux, une première chaussée à structure réservoir construite dès 1995, toujours fonctionnelle après trente ans, avec un simple décolmatage de l’enrobé poreux au bout de vingt ans. Un parking de 12 500 m² réalisé en 1996, sans un seul tuyau ni grille avaloir, gère l’ensemble de ses eaux et est déjà conforme aux exigences de la loi Climat et Résilience.
Des voiries lourdes accueillant 500 poids lourds par jour pour le site Amazon démontrent que ces techniques sont compatibles avec le trafic intense, via l’infiltration différée.
Projet global de gestion intégrée des eaux pluviales : Exemple de Vincey (88)
M. Thierry Gaillot, Maire de la commune de Vincey
La commune de Vincey, 2 000 habitants, est une ancienne cité-ouvrière. À son arrivée en fonction, le maire Thierry Gaillot doit faire face à une situation critique : le village est mis en demeure, ne dispose pas de station d’épuration et se voit imposer la construction en urgence d’un bassin d’orage de 1 450 m³. L’ouvrage, estimé à 1,5 million d’euros, est prévu par un arrêté de 2017. "Quand on voit le montant, on se pose des questions !", explique le maire. C’est dans ce contexte contraint qu’émerge la possibilité de déraccorder les eaux pluviales, un terme alors totalement nouveau pour l’équipe municipale.
Comprendre le potentiel de déconnexion : un travail par étapes
Une étude est lancée pour qualifier, parcelle par parcelle, ce qu’il est possible de déconnecter. Les terrains sont classés du "très facile" à "impossible", selon la nature des sols, la présence de macadam, l’occupation bâtie ou la configuration des rues. Sur un territoire où la commune n’est pas propriétaire de tout, cet inventaire constitue un préalable essentiel.
La première phase consiste à analyser les données, cartographier les potentiels d’infiltration, dimensionner les besoins hydrauliques, estimer les coûts et comparer différents scénarios. Les résultats sont éloquents : 42 % des surfaces peuvent être déconnectées facilement. Plus globalement, 77 % des surfaces présentent un potentiel de déconnexion facile à très facile.
Très vite, le maire résume l’équation budgétaire : chaque mètre cube d’eau infiltré plutôt que stocké représente 1 000 € d’économie, car le bassin équivaut à 1 000 € par m³. Dès 50 % de déconnexion, le bassin initial de 1,5 M€ se transforme en un ouvrage de seulement 420 m³, pour un coût de 420 000 €. En intégrant les travaux de déconnexion (environ 750 000 €), la commune réalise malgré tout une économie majeure. À 80 % de déconnexion, l’Agence de l’eau salue même une performance exemplaire.
La commune se fixe alors un programme d’action jusqu’en 2028, accompagné techniquement et financièrement par l’Agence de l’eau.
Un projet né d’une contrainte, renforcé par une dynamique locale
Nicolas Venandet, de l’Agence de de l’eau Rhin Meuse, qui a accompagné ce projet, rappelle que Vincey cumule deux problématiques : la mise en demeure relative au bassin et des enjeux sur l’eau potable. L’étude de déconnexion réalisée à Brest a servi de référence et a été reproduite à Vincey. Le projet a progressé malgré les changements municipaux. La nouvelle équipe, arrivée dans un contexte tendu, s’en est emparée avec courage et détermination.
Des réalisations concrètes dans l’espace public
Le maire choisit de ne pas construire le bassin d’orage et de privilégier les déconnexions directes.
- Parking de la mairie : les eaux du stationnement sont redirigées vers une prairie voisine via un simple tuyau et un puits d’infiltration. Après vérification lors des premiers orages, le dispositif fonctionne parfaitement.
- Bâtiment mairie/poste : les gouttières sont déconnectées du réseau et la surface est recouverte d’Agresta (PERMEO®), un mélange perméable ciment–bois fabriqué dans les Vosges. L’infiltration fonctionne très bien, même si l’usage de matériaux plus poreux implique parfois de déboucher les canalisations de la mairie.
- Salle polyvalente : bien que le sol ne s’y prêtait pas, la commune a créé un puits d’infiltration à 4 m de profondeur. Les premières pluies ont nécessité d’utiliser le trop-plein mais, rapidement, l’eau a trouvé son chemin dans le sol. L’ouvrage gère aujourd’hui sans difficulté les précipitations.
- Rue Leclerc : entièrement réaménagée, avec élargissement des espaces verts, réduction de la largeur de voirie et revêtements perméables. Au départ mal comprise, la transformation est désormais largement saluée par les habitants, devenus les premiers promoteurs du projet.
- Captage des sources : trois sources qui avaient été autrefois raccordées à l’assainissement ont été récupérées. L’eau alimente désormais une fontaine, dont le trop-plein rejoint un ruisseau puis la Moselle. La fontaine coule même en été, preuve d’un débit constant.
Travaux sur les parcelles privées
Les habitants sont progressivement impliqués :
- Déconnexion des gouttières ;
- Installation de récupérateurs d’eau ;
- Création de zones d’infiltration ou de petits puits ;
- Accompagnement par les équipes techniques municipales.
Une conseillère municipale a par exemple déconnecté sa toiture et installé un réservoir pour son potager. Le maire réfléchit également à la mise en place d’un grand réservoir pour stocker l’eau issue de la toiture du bâtiment technique (environ 500 m²) afin d’arroser les espaces verts en été.
Acceptabilité : un chemin progressif
Les habitants ne comprennent pas toujours l’intérêt des travaux. Certains projets ont suscité des critiques, et les réunions de quartier ont parfois été vives. Mais l’expérience montre que l’acceptabilité vient par la démonstration : quand les ouvrages fonctionnent, la perception change, au point que les citoyens valorisent désormais la démarche.
Le cas de Vincey illustre comment une obligation réglementaire lourde peut devenir l’opportunité d’une transformation globale. La commune évite un bassin coûteux, réduit les rejets, améliore son cadre de vie et mobilise ses habitants et ses agents techniques. Pour Thierry Gaillot, l’équation est simple : déraccorder, c’est économiser — et surtout rendre à la nature ce qu’elle sait très bien gérer.
Stratégie de planification des actions de déconnexion : du projet ponctuel à la démarche globale
M. Nicolas Venandet, Référent Eau et Nature en Ville et Village – Agence de l’eau Rhin-Meuse
La planification des actions de déconnexion s’inscrit aujourd’hui dans un cadre de plus en plus structuré, où les politiques de l’eau et de l’urbanisme doivent dialoguer étroitement. À l’échelle nationale, les SDAGE fixent les grandes orientations en matière de qualité des milieux aquatiques, tandis que les programmes de mesures définissent les actions obligatoires concernant les systèmes d’assainissement. Localement, les SAGE, les SCOT et les documents d’urbanisme déclinent ces objectifs et les traduisent en prescriptions opérationnelles.
Dans ce contexte, l’Agence de l’Eau Rhin-Meuse a développé une stratégie progressive : partir d’actions ponctuelles destinées à tester et convaincre, transformer ces premières expériences en une dynamique territoriale, puis inscrire durablement cette logique dans les documents de planification. Cette démarche globale est aujourd’hui devenue une condition d’aide du programme des Agences de l’eau.
Les collectivités commencent le plus souvent par des projets très ciblés : une rue, une école, un quartier. Ces premières opérations jouent un rôle essentiel car elles permettent de vérifier concrètement la faisabilité des solutions, d’observer leur fonctionnement réel, de rassurer les services techniques et de convaincre les élus. Elles contribuent également à lever des blocages culturels, souvent plus importants que les obstacles techniques. Depuis plusieurs années, l’Observatoire Rhin-Meuse rassemble et diffuse ces retours d’expérience, aujourd’hui au nombre de près de cinq cents.

Apports des solutions fondées sur la nature
M. Julien BOUYER, Chargé de recherche – Cerema
Julien Bouyer, chercheur en climatologie urbaine au Cerema de Nancy, travaille sur la végétalisation et les Solutions fondées sur la Nature (SfN) en milieu urbain. Son intervention s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’adaptation des villes aux changements climatiques et sur les bénéfices multiples que peuvent apporter les dispositifs végétalisés lorsqu’ils sont pensés dès la conception des projets.
Il rappelle d’abord que les SfN occupent aujourd’hui une place centrale dans la stratégie nationale d’adaptation au changement climatique, notamment au sein de la notion de ville perméable, qui repose sur trois axes : désimperméabiliser, végétaliser et renaturer. Ces solutions s’évaluent selon huit critères définis par l’UICN, qui déterminent si un aménagement ou une action peut effectivement être considéré comme une solution fondée sur la nature. Cette qualification est importante car elle conditionne l’accès à certains financements.
Pour illustrer cette question, il évoque le cas des cours d’école. Beaucoup d’entre elles font aujourd’hui l’objet de projets de désimperméabilisation et de végétalisation, souvent présentés comme des SfN. Cela peut être vrai, mais pas toujours. L’amélioration du bien-être des élèves, la baisse des températures ou l’ouverture des cours à d’autres usages penchent clairement en faveur de cette qualification. En revanche, si les essences choisies ne sont pas adaptées ou si la cour demeure un îlot vert isolé sans lien avec les continuités écologiques, l’apport en matière de biodiversité reste limité et la démarche ne répond pas pleinement à tous les critères.
Julien Bouyer replace ensuite la réflexion dans le contexte plus large de l’adaptation au changement climatique. Les villes doivent désormais intégrer la perspective d’une France à +4 °C à l’horizon des prochaines décennies. Dans ce cadre, les SfN se présentent comme une réponse capable de contribuer à la réduction des surchauffes urbaines, à la maîtrise du ruissellement, à la résilience des sols et à l’amélioration de la disponibilité en eau. Elles ne se limitent pas à des aménagements mais englobent des actions, des politiques publiques ou des dispositifs de gestion qui visent à maintenir ou restaurer des écosystèmes naturels pour répondre à des enjeux de société.
Il rappelle que la végétalisation peut s’exprimer à différents niveaux. La désimperméabilisation constitue une première étape, avec un bénéfice direct sur la gestion intégrée des eaux pluviales. La végétalisation va plus loin, mais n’intègre pas forcément la dimension écologique des sols. La renaturation, enfin, implique de travailler sur la pleine terre et sur la fonctionnalité écologique, avec l’ambition de rapprocher le fonctionnement du site de celui d’un milieu naturel. L’UICN fournit un cadre conceptuel pour évaluer ces démarches, fondé sur les services écosystémiques, c’est-à-dire sur les bénéfices que les écosystèmes rendent aux sociétés humaines.
Il présente ensuite les effets mesurés de la végétalisation. Selon un rapport de l’ADEME publié en 2021, une stratégie de végétalisation arborée des grands espaces verts à Paris pourrait entraîner une baisse de l’îlot de chaleur urbain de l’ordre de 2,5 °C. À l’échelle des parcs, les études montrent des effets encore plus marqués, avec des baisses observées entre –0,15 °C et –5,9 °C selon les configurations, et une influence mesurable jusqu’à plusieurs centaines de mètres au-delà du périmètre du parc. Les arbres constituent l’un des leviers les plus efficaces de rafraîchissement, avec des diminutions pouvant atteindre environ –3 °C sous ou à proximité immédiate de la canopée.
La végétalisation des bâtiments constitue un autre champ important. Les toitures végétalisées permettent des diminutions de température généralement modestes à proximité de la toiture, autour de –1 °C, mais une stratégie de végétalisation généralisée peut contribuer à un rafraîchissement global à l’échelle urbaine de l’ordre de 1 à 2 °C. Les façades végétalisées et les murs vivants n’ont pas les mêmes effets : les murs vivants présentent des capacités d’évaporation plus importantes mais nécessitent une irrigation, contrairement aux façades végétalisées alimentées depuis le sol. En ce qui concerne les espaces publics, les pelouses ont des effets climatiques relativement faibles, alors que les noues et jardins de pluie peuvent jouer un rôle important, notamment grâce à leur capacité à stocker et infiltrer l’eau au-delà de leur propre surface.
Des travaux de recherche en cours ont été évoqués :
- Les expérimentations sur une toiture végétalisée instrumentée à Nancy (54), installée depuis une quinzaine d’années. Cette plateforme permet d’étudier l’évapotranspiration, phénomène difficile à mesurer et à modéliser, mais essentiel pour comprendre le fonctionnement hydrologique et climatique des dispositifs végétalisés. Des dispositifs comme les chambres d’évapotranspiration ou les mesures de débits en sortie de toiture permettent d’améliorer progressivement les méthodes d’évaluation, même si le sujet reste complexe.
- Un projet mené sur les toitures biosolaires. Depuis la loi Climat, à partir du 1er janvier 2025, les bâtiments publics neufs devront être équipés soit de toitures végétalisées, soit de panneaux photovoltaïques. L’idée était d’étudier la possibilité de combiner les deux, avec l’hypothèse que la toiture végétalisée, en refroidissant l’environnement, pourrait améliorer le rendement énergétique des panneaux. Les résultats ne confirment pas les gains de production parfois avancés dans la littérature, mais montrent qu’il reste des pistes à explorer, notamment en travaillant sur des configurations de panneaux déportés.
- Le projet SEVE, financé par l’Agence de l’eau, qui vise à évaluer les services écologiques rendus par des ouvrages végétalisés en conditions réelles, principalement en Alsace. Plusieurs dispositifs – noues, fosses d’arbres et autres aménagements – sont instrumentés pour mesurer à la fois les bénéfices hydrologiques, les effets climatiques, les évolutions de la biodiversité ou la qualité du substrat. L’objectif est d’acquérir des connaissances multicritères sur la performance réelle de ces ouvrages.
De nombreux programmes de recherche sont actuellement engagés en France, notamment dans le cadre du Plan national d’adaptation au changement climatique. Le programme SOLU-BIOD, financé par France 2030, est l’un des plus importants. Il s’appuie sur plusieurs living labs territoriaux pour documenter les bénéfices des SfN en milieu urbain et produire des références partagées.
Points de vigilance sur les projets de désimperméabilisation
M. Justin Lecomte, Responsable de projets hydraulique et environnement – Cerema
Justin Lecomte intervient depuis de nombreuses années sur des projets d’infiltration en lien étroit avec les géotechniciens. Il rappelle d’emblée que les points qu’il présente ne doivent jamais être interprétés comme des obstacles, mais comme des éléments d’attention nécessitant des études approfondies. Leur prise en compte précoce conditionne la faisabilité des solutions d’infiltration : lorsqu’on sollicite le Cerema trop tard, par exemple en phase "projet", les marges de manœuvre sont souvent déjà perdues.
Il rappelle l’importance du phasage géotechnique défini par la norme NFP 94-500 : la G1 correspond à l’étude de site et aux principes généraux, menée en phase préalable ; la G2 couvre la conception, d’abord à la phase d’"avant-projet" puis en phase de "projet" et enfin, en phase de "Dossier de consultation des entreprises" ; la G3 et la G4 concernent le contrôle en phase chantier, indispensable car les adaptations improvisées sur site peuvent annihiler la qualité d’un projet pourtant bien conçu au départ. La G1 est décisive puisqu’elle permet d’initier un suivi piézométrique sur un an et d’identifier les points de vigilance qui structureront toutes les phases suivantes. La clé est de traiter ces sujets dès l’amont, faute de quoi la désimperméabilisation devient impossible ou trop risquée.
Justin distingue ensuite les solutions fondées sur la nature, qui reproduisent réellement le fonctionnement du sol (noues, fossés naturels, jardins de pluie, rivières sèches), et les solutions plus techniques comme les bassins enterrés, les puits d’infiltration ou les chaussées réservoirs, qui infiltrent de manière ponctuelle et sans bénéficier pleinement du pouvoir épurateur des sols.
Le premier grand point de vigilance concerne les aires de captage. En périmètre de protection rapproché, l’infiltration des eaux de voirie est très souvent interdite ; en protection éloignée ou en aire d’alimentation, elle reste possible mais soumise à l’avis d’un hydrogéologue agréé. Il faut néanmoins distinguer eaux de toiture et eaux de voirie : les premières ne présentent ni pollution chronique, ni pollution accidentelle. La nature même de l’ouvrage influe aussi sur les possibilités : les solutions superficielles et diffuses, proches du fonctionnement naturel, sont généralement mieux acceptées.
Viennent ensuite les contraintes liées aux PPR : cavités, mouvements de terrain ou présence de couches géologiques solubles (gypse, évaporites). Dans ces contextes, les infiltrations ponctuelles sont proscrites mais une infiltration diffuse via des dispositifs fondés sur la nature peut être étudiée et validée, à condition d’être correctement argumentée auprès de la DDT.
Le sujet des sols pollués constitue un autre point critique. Une étude G1 peut révéler des pollutions issues d’anciens usages industriels ou de remblaiements divers, y compris dans des sites reconvertis en écoles ou équipements publics. Les cimetières posent eux aussi un problème sanitaire puisqu’ils constituent en réalité des sites de stockage potentiels de contaminants humains : on n’infiltre jamais les eaux de voirie autour d’un cimetière. Justin évoque également des incidents fréquents : pots de peinture vidés dans les grilles d’injection de chaussées réservoirs, infiltrations de polluants accidentels nécessitant la dépose complète de la chaussée, ou encore particuliers utilisant un puits d’infiltration comme évacuation domestique.
La recherche historique est un passage indispensable. L’exemple de La Bassée illustre comment des douves remblayées peuvent créer d’importantes variations locales de perméabilité. Lille possède également de nombreux anciens canaux busés ou oubliés en profondeur, qui continuent de drainer l’eau. De même, les anciennes fosses septiques ou réseaux abandonnés doivent être identifiés et retirés avant toute infiltration. À cela s’ajoute la présence possible de matériaux pollués sous les chaussées, issus de pratiques anciennes ou de la réutilisation de mâchefers. Les guides d’acceptabilité (guides “Père”, “Fils” et documents régionaux) précisent les seuils et conditions d’emploi ; si ces matériaux sont présents, il faut les caractériser et éventuellement les évacuer, sous peine de relarguer des polluants lors de la désimperméabilisation.
Les interactions avec le bâti sont à prendre en compte : dans certains centres anciens, le réseau unitaire, devenu poreux au fil du temps, draine la nappe et protège les caves. Lorsqu’un réseau est rénové et rendu étanche, cette fonction disparaît, ce qui peut provoquer l’inondation de nombreuses caves privées. Les habitants installent alors des pompes de relevage qui renvoient leurs eaux claires… dans le réseau d’assainissement, anéantissant l’objectif de réduction des volumes traités. Une infiltration mal pensée peut aggraver encore la situation : montée de nappe dans les couches de chaussée, perte de portance, fissurations, remontées d’eau en caves. Tous ces mécanismes doivent être anticipés très en amont.
L’interurbain présente des particularités supplémentaires : vitesse supérieure à 50 km/h, risques accrus de pollution accidentelle, nécessité de dispositifs de retenue et d’une prise en compte spécifique des accidents impliquant des matières dangereuses. L’approche diffère complètement de celle de l’urbain. Les aménagements cyclables, très répandus aujourd’hui, illustrent parfaitement la nécessité d’une approche globale : si le séparateur n’est pas implanté en cohérence avec le profil en long, il crée des zones de stagnation d’eau ; inversement, un projet bien conçu peut intégrer infiltration, fossés, perméabilité et mobilités douces avec cohérence.
La dimension d’emprise a été soulignée : les noues efficaces en interurbain sont larges, souvent plus larges qu’une voie de circulation, et doivent respecter des règles de pente pour garantir la sécurité. Malgré ces contraintes, elles restent beaucoup plus simples et moins coûteuses à entretenir que des bassins.
Le message central de l'intervention : tout est faisable, mais à condition d’être anticipé dès les premières ébauches du projet. Une infiltration réfléchie, intégrée dès l’étude préalable, devient un atout ; décidée trop tardivement, elle se transforme inévitablement en source de problèmes.
Sessions de questions
Questions liées à l'infiltration
Question de M. Frédéric Laurençot (Métropole du Grand-Nancy) à M. Vincent Jullien (Eurométropole de Strasbourg) : Les exemples présentés concernent des rues larges. Quelles solutions sont envisageables dans des rues plus étroites ou fortement contraintes (arbres matures, emprises limitées, réseaux existants) ?
Question de Mme. Audrey Frézé (Métropole du Grand-Nancy) à tous : Peut-on infiltrer les eaux de toiture en périmètre de protection rapprochée (PPR) ? La doctrine appliquée dans les dossiers privés interdit systématiquement l’infiltration, alors que l’exposé de Justin Lecomte semble indiquer que des dérogations sont possibles.
Réponse de MM. Alain Chaplier et Eddy Sabanovic (DDT54) :
L’interdiction d’infiltrer vient de la DUP des captages. Une dérogation est possible si un hydrogéologue agréé donne un avis favorable, mais l’ARS reste décisionnaire. Cela doit être anticipé : il faut consulter l’ARS dès l’AVP via un pré-dossier.
Précision de M. Justin Lecomte (Cerema)
Oui, l’infiltration est envisageable même en PPR si un hydrogéologue agréé le valide. Pour cela :
- Présenter un dossier complet (géologie, perméabilité, risques de pollution).
- Transmettre un pré-dossier en AVP à la DDT, qui le relaie à l’ARS.
- Éviter une demande trop tardive, notamment dans les projets privés déposés en urbanisme.
Attention : une toiture peut intégrer des terrasses avec risques de pollution (grilles, usages), ce qui nécessite une vigilance particulière.
Question sur la révision des DUP et l'infiltration
Relance de Mme. Audrey Frézé (Métropole du Grand-Nancy)
Dans les projets privés, c’est souvent un problème : au stade du permis, il est trop tard pour un parcours ARS/hydrogéologue. Peut-on envisager une révision des DUP, parfois anciennes ?
Réponse de M. Eddy Sabanovic (DDT 54)
Une révision des DUP est possible mais très lourde (procédure + enquête publique). Elle n’est envisagée que si les enjeux sont majeurs.
Intervention de M. Nicolas Venandet (Agence de l’Eau Rhin-Meuse)
Les projets sont généralement simples et peuvent être traités avec bon sens sans sur-expertise. L’infiltration est souvent la meilleure solution, sauf exceptions locales. Il faut éviter :
- de systématiquement renvoyer l’eau vers des réseaux ou stations sensibles,
- de multiplier les études inutiles.
Important : infiltrer ne fait pas monter brutalement la nappe. La gestion pluviale traite des phénomènes de surface, différents de l’hydrogéologie profonde.
Échange technique entre M. Justin Lecomte et M. Nicolas Venandet
- Justin Lecomte : Cela dépend du contexte : risque de migration latérale, proximité d’ouvrages sensibles, pente, couches de chaussée.
- Nicolas Venandet : Exact, on peut limiter les impacts avec bermes, décaissements et adaptation des profondeurs d’infiltration. Il faut éviter l’approche “risque zéro”, coûteuse et paralysante.
Clôture
M. Vincent Remy, Chef de groupe ERA – Cerema
Cette journée technique a permis d’échanger de manière approfondie sur la gestion intégrée des eaux pluviales, à travers des exemples concrets, des retours d’expérience et des analyses réglementaires. Plusieurs enseignements majeurs se dégagent :
La GIEP : une nécessité pour tous les projets
La gestion intégrée des eaux pluviales n’est plus une option : elle constitue une obligation pour les projets neufs et doit être intégrée dès les premières phases de conception. Les projets qui n’intègrent pas ces principes nécessitent une révision pour garantir leur conformité aux exigences environnementales, réglementaires et techniques. Les expériences présentées montrent qu’une approche globale, de la parcelle à l’échelle métropolitaine, permet d’optimiser la gestion des volumes d’eau, de réduire les risques d’inondation et de restaurer les cycles naturels de l’eau.
Infiltration et solutions techniques
Les infrastructures, et notamment les chaussées, peuvent être conçues pour infiltrer et drainer les eaux pluviales, tout en déconnectant les surfaces imperméables avoisinantes. L’infiltration diffuse, privilégiée au point de chute de l’eau, permet de se rapprocher du fonctionnement naturel du sol et de limiter les risques liés aux contraintes géotechniques ou à la présence de sols pollués. Cette approche favorise également la multifonctionnalité des aménagements urbains, en intégrant espaces verts, corridors écologiques et lutte contre les îlots de chaleur.
Opportunités liées aux projets de requalification et de rénovation urbaine
Les opérations de requalification et de rénovation constituent des occasions privilégiées pour intégrer des solutions innovantes de GIEP. L’expérience montre que, lorsque les projets sont correctement anticipés et suivis, l’infiltration diffuse fonctionne efficacement et peut être mise en œuvre même dans des contextes contraints, tout en limitant les impacts environnementaux et techniques.
Soutien technique et financier
Les dispositifs d’accompagnement proposés par les agences de l’eau et les collectivités locales offrent un appui essentiel pour la mise en œuvre des projets. Ces dispositifs ne se limitent pas au financement : ils comprennent également un accompagnement technique et méthodologique, appuyé par les retours d’expérience de nombreux projets pilotes. Ces ressources constituent une base solide pour la planification et l’exécution des projets, et facilitent le respect des obligations réglementaires.
Cadre réglementaire et avantages économiques
L’évolution de la réglementation, plus contraignante, doit être perçue comme une opportunité pour améliorer la performance des projets. L’infiltration permet de réduire les volumes rejetés dans les réseaux d’assainissement, de limiter les non-conformités et, souvent, de réduire les coûts par rapport à des solutions purement gravitaires ou basées sur des bassins de rétention.

