16 avril 2026
Livraison en ville
La logistique urbaine peut être définie comme « l’art d’acheminer, dans les meilleures conditions, les flux de marchandises qui entrent, sortent et circulent dans la ville ». Indispensable au quotidien, elle permet d’approvisionner commerces, entreprises et services publics, d’assurer les livraisons aux habitants et de gérer l’évacuation des déchets.

Si elle est majoritairement opérée par des acteurs privés, son organisation relève aussi de choix publics structurants. Parmi les défis à relever, celui de concilier performance logistique et qualité de vie, en réduisant les impacts environnementaux et sociaux (pollution de l’air, bruit, émissions de gaz à effet de serre, congestion, conflits d’occupation de l’espace urbain…).

Le 5 février 2026, Anne-Marie Idrac et Anne-Marie Jean, chargées de conduire la mission «Logistique urbaine durable 2025» (LUD 2025), ont remis leur rapport à Serge Papin, ministre des Petites et moyennes entreprises, du Commerce, de l’Artisanat, du Tourisme et du Pouvoir d’achat et à Philippe Tabarot, ministre des Transports.

Dans l’entretien qui suit, elles présentent les principales recommandations formulées pour sou-tenir le changement d’échelle des solutions de logistique urbaine durable, accélérer leur déploie-ment opérationnel et favoriser l’émergence de modèles plus performants, innovants et résilients.

 

Anne-Marie IDRACAnne-Marie Idrac 

Présidente de France Logistique ; haute représentante du gouvernement français pour le développement des véhicules autonomes ; administratrice d’Air France KLM ; présidente du CA de SANEF ; consultante. Elle a aussi été secrétaire d’État aux Transports, députée des Yvelines, présidente de la RATP, présidente de la SNCF, secrétaire d’État au Commerce extérieur, et présidente du Conseil de Surveillance de l’aéroport de Toulouse Blagnac.

 

Anne-Marie JeanAnne-Marie Jean 

Déléguée générale de la Fondation d’entreprise La Poste. Dans ses précédentes fonctions, elle a été vice-présidente de l’Eurométropole de Strasbourg en charge de l’emploi, de l’économie et de la transition écologique des entreprises ainsi que présidente de la Maison de l’Emploi de Strasbourg et du Port de Strasbourg. Elle a aussi été élue CCI et Medef et a siégé dans de nombreuses associations professionnelles. 

 

QUESTION : Cette mission s’inscrit dans le prolongement d’une première que vous avez menée en 2021. Quels sont, selon vous, les principaux progrès réalisés depuis en matière de prise en compte de la logistique urbaine dans les territoires ? Quels acteurs, structures ou programmes ont le plus contribué à ces avancées ? Avez-vous identifié des dynamiques particulièrement inspirantes ?

Anne-Marie IDRAC : Il y a du progrès indéniable depuis 2021 : la logistique urbaine commence à sortir de l’ombre pour devenir un enjeu stratégique de compétitivité et de transition écologique. Dans certains territoires pionniers, les acteurs privés et publics ont beaucoup travaillé ensemble via des initiatives comme InterLUD en créant des comités locaux. Mais ces avancées restent très hétérogènes. Il faut maintenant généraliser : transformer ces expérimentations en politiques publiques structurées partout, avec gouvernance et vision partagée.

Anne-Marie JEAN : Oui, il y a du progrès et il faut le reconnaître : la logistique n’est plus complètement invisible dans les politiques locales. Pour autant, la situation reste très contrastée d’un territoire à l’autre. Certains ont pris une longueur d’avance, d’autres n’en sont qu’aux premiers diagnostics. On voit des résultats concrets là où cette dynamique s’est installée, notamment sur la cyclologistique qui a connu un essor remarquable entre 2021 et 2025, passant de projets pilotes à des services installés grâce à des programmes comme ColisActiv. Certains territoires travaillent également à l’inscription d’espaces réservés au foncier logistique dans leurs documents d’urbanisme ou intègrent la dimension d’une logistique innovante et décarbonée à la conception de chantiers urbains d’ampleur. L’enjeu des prochaines années, c’est vraiment de généraliser cette prise en compte et de changer d’échelle en ce qui concerne les expérimentations, en faisant de la logistique urbaine durable une politique publique à part entière, et pas seulement quelques projets pionniers.

 

Cyclologistique

 

QUESTION : Au regard des progrès réalisés, mais aussi des enjeux croissants liés à la transition écologique et aux transformations des modes de consommation, considérez-vous que les acteurs publics et économiques soient aujourd’hui suffisamment sensibilisés aux enjeux de la logistique urbaine ? Sont-ils, selon vous, suffisamment outillés pour engager une transformation vers des modèles plus performants et durables ? Quels freins persistent encore ?

Anne-Marie IDRAC : La logistique urbaine est depuis longtemps un sujet pris en compte par les acteurs privés, qui ont investi dans des solutions techniques et des innovations. Aujourd’hui, leur principale difficulté réside dans des règles locales qui évoluent fréquemment d’une commune à l’autre et restent peu digitalisées, ainsi qu’un accès au foncier urbain particulièrement contraint. Les outils techniques existent pour digitaliser les réglementations mais leur diffusion et leur appropriation restent limitées. Par ailleurs, si la sensibilisation progresse, l’hétérogénéité des approches territoriales freine encore la transformation systémique nécessaire pour concilier performance économique et transition écologique.

Anne-Marie JEAN : Aujourd'hui, l'organisation interne des collectivités en silos peut être un frein à une politique de logistique urbaine, par définition transversale. S'ajoute à cela un manque de compétences spécialisées en la matière à l’échelle nationale. C'est pourquoi nous avons insisté sur la formation : élus et techniciens ont besoin de modules dédiés, très pratiques, pour bien appréhender les enjeux et les leviers concrets d'une logistique urbaine durable. Il s’agit de toucher l’ensemble des services concernés, en intégrant des modules sur la logistique urbaine largement dans les formations. Sans une montée en compétences généralisée, impossible de passer à l'échelle.

Formation

 

QUESTION : Dans votre rapport, vous identifiez cinq leviers structurants pour actualiser et renforcer les orientations collectives : renforcement de la gouvernance, développement des compétences, partage de la connaissance, mobilisation du foncier et accélération du développement de solutions sobres et décarbonées. Pour chacun de ces leviers, quelles sont les actions qui vous paraissent les plus urgentes et stratégiques à mettre en œuvre ? Quelles sont vos attentes vis-à-vis du Cerema pour accompagner et soutenir la mise en œuvre de ces orientations ?

Anne-Marie IDRAC :  Sur la gouvernance, c’est clair : chaque intercommunalité doit se doter d’un élu référent logistique et stabiliser ses règles locales pour donner de la visibilité aux opérateurs. Pour les compétences, il faut des formations accélérées et des guides très opérationnels. Pour les données, il faut accélérer et généraliser la digitalisation de la réglementation de circulation. Sur le foncier, l’urgence est d’inscrire des réserves logistiques dans les documents d’urbanisme. Enfin, pour les solutions sobres, il s’agit d’industrialiser ce qui fonctionne : cyclologistique, hubs multimodaux, fluvial. Pour cela, il est nécessaire de pouvoir s’appuyer sur des programmes renouvelés et en particulier InterLUD. Le Cerema a joué son rôle d’ingénierie publique en objectivant les choix, en diffusant les retours d’expérience et en accompagnant les territoires.

Anne-Marie JEAN : Pour la gouvernance, il faut une impulsion nationale claire pour donner une vision et des outils cadres aux territoires ; et au niveau local, intégrer la logistique dès l’écriture du projet de territoire et structurer une vraie concertation avec les acteurs économiques et les habitants. Pour le partage de connaissance, le développement d’indicateurs partagés doit être un axe fort pour les prochaines années pour mieux appréhender la logistique urbaine dans les territoires. Sur le foncier, nous devons accélérer et favoriser la mixité d’usages quand c’est possible pour une meilleure intégration. Quant aux solutions décarbonées, créer un cadre pour des expérimentations rapides et leur diffusion à l’échelle nationale. Le Cerema a un rôle pivot : capitaliser les bonnes pratiques, les rendre accessibles à tous les territoires et aider les collectivités à passer de l’intention à l’action concrète.

Livraison en véhicules électriques

 

QUESTION : La logistique urbaine constitue un sujet transversal, qui mobilise des compétences variées (planification territoriale, organisation des mobilités, gestion de l’espace public et du stationnement, développement économique, transition écologique, gouvernance, concertation …). Dans un contexte de renouvellement des exécutifs locaux, quels messages clés souhaiteriez-vous adresser aux nouveaux élus, afin que soient réalisés au cours de leur mandature des progrès significatifs en matière de logistique urbaine durable ?

Anne-Marie IDRAC :  C’est un enjeu politique majeur. Dotez-vous d’une gouvernance claire avec un élu référent, formez vos équipes, et ouvrez un dialogue régulier avec les acteurs économiques, les commerçants et vos voisins. La logistique urbaine durable, ce n’est pas un luxe : c’est le nerf de la guerre pour vos commerces, vos habitants et votre transition écologique. En une mandature, avec de l’anticipation et de la transversalité, vous pouvez changer concrètement le visage de votre territoire.

Anne-Marie JEAN : La logistique urbaine n’est pas un sujet technique, vos choix politiques ont un impact sur la fluidité des déplacements dans la ville, la qualité de l’air, la sécurité, le bon approvisionnement des commerces et acteurs économiques. Inscrivez-la explicitement dans votre projet de territoire, nommez un élu référent, stabilisez vos règles locales, préservez du foncier pour les besoins logistiques et faites-en un sujet d’échanges entre élus, avec les acteurs du secteur et avec les citoyens. En six ans de mandat, vous pouvez poser les bases d’une logistique répondant aux besoins de la ville de demain, décarbonée et acceptée par tous, à condition de vous emparer dès aujourd’hui de sa dimension stratégique.

Livraison en ville