
Cet atelier débat était le 6e organisé dans le cadre de la communauté d'échanges "Quartiers de demain"
Cette communauté sur la plateforme collaborative Expertises.Territoires réunit une diversité d’acteurs de l’aménagement pour l'émergence de nouvelles pratiques sur l'aménagement urbain pour des quartiers plus sobres, plus résilients, plus inclusifs et plus créatifs. Les ateliers débats sont des rendez-vous réguliers qui permettent de réfléchir collectivement à une problématique d’actualité concernant l’aménagement opérationnel, et d’échanger sur les innovations et solutions possibles pour y répondre.
Les espaces publics désignent "la partie du domaine public non bâti affecté à des usages publics" (Choay et Merlin, 1988), c’est-à-dire l’ensemble des lieux accessibles et gratuits où les individus se croisent, se rencontrent et échangent. Ils désignent donc à la fois des lieux, mais aussi des fonctions, des usages, etc. A travers leurs spécificités ou leurs similitudes, on peut s’interroger sur ce qu’ils produisent - ou non - de commun.
Anne Vial, directrice de l’aménagement à la direction technique Territoires et Villes du Cerema, a introduit le sujet de débat de l’atelier comme un axe de réflexion pertinent pour faire face au défi de l’aménagement des territoires, quels que soient leurs tailles et notamment de notre capacité à vivre ensemble, car l’échelle très concrète et opérationnelle de l’espace public en tant que composant premier de notre cadre de vie et de notre quotidien.
A travers le sujet des communs dans l’espace public, il s’agit de questionner leur aménagement et leur potentiel à favoriser le vivre ensemble, à faire du lien et encourager la convivialité. Le nuage de mots produit en séance avec les participants confirme l’intérêt de cette problématique, en soulignant la diversité des communs susceptibles d’être partagés/incarnés mais aussi questionnés dans l’espace public, ainsi que les tensions et concurrences possibles dans l’articulation et la gestion de ces communs.
L’atelier s’est déroulé en 3 temps :
- un premier temps en plénière avec une ouverture par Sonia Lavadinho, anthropologue et sociologue urbaine, grand témoin de cet atelier, puis 2 retours d’expériences de la Communauté d’agglomération Pau Béarn, et de l’Aire Métropolitaine de Barcelone ;
- un temps en sous-groupes permettant d’explorer le sujet selon trois angles différents, chaque atelier ayant également bénéficié d’une présentation d’expert pour initier le débat ;
Retour sur les présentations en plénière
Sonia Lavadinho est anthropologue et sociologue urbaine, fondatrice du cabinet suisse Bfluid, avec des missions d’expertise prospective dans la fabrique de la ville et les modes de vie durables. Elle appelle à penser la fabrique de la ville au prisme des quatre enjeux socio-démographiques majeurs actuels, que sont la baisse démographique et le vieillissement de la population, l’isolement qui augmente de manière significative à différentes étapes de la vie, la dégradation de la santé notamment avec le développement de la sédentarité, et le changement climatique qui exacerbe les vulnérabilités. Dans ce contexte, les espaces publics ont un rôle majeur pour contribuer à recréer du lien avec les autres afin de lutter contre l’isolement, mais aussi pour inciter à prendre le temps de retrouver du lien avec la nature et le vivant, et avec son propre corps dans un objectif de santé globale.
Par une succession de photos et d’exemples, Sonia Lavadinho a illustré comment des espaces publics peuvent être désirables et encourager le partage, et la mise en commun. Ce sont des espaces de proximité, qui commencent dès le pied de l’immeuble, de l’arrêt de bus ou des commerces, pour donner l’accès pour toutes et tous à l’air libre, au ciel, à la fraîcheur et au sols vivants. Ils doivent donner envie d’y rester et d’y revenir, de jour comme de nuit, pour s’y retrouver et prendre le temps, ralentir le rythme. Ces lieux communs répondent aussi à des attentes différentes et parfois contradictoires, pour pouvoir y être seuls ou à plusieurs, en recherchant un équilibre entre calme et animation publique. En conclusion, Sonia Lavadinho a insisté sur l’approche intergénérationnelle de ces espaces partagés, et notamment la place que l’on donne aux enfants et aux personnes âgées, dans un objectif central de renforcer la cohésion sociale.
Elise Besnard, cheffe de projet rénovation urbaine pour la Communauté d’agglomération Pau Béarn Pyrénées, a présenté la démarche mise en place sur les espaces publics pour la rénovation du quartier Saragosse à Pau construit dans les années 60. Ce projet a démarré en 2015, dans le cadre d’une démarche écoquartier dont le label "quartier vécu" a été obtenu en 2024. La ville s’est engagée sur trois axes forts : la transition environnementale, l’adaptation au vieillissement de la population et la concertation, en allant vers les habitants.
C’est dans cet état d’esprit que la rénovation des espaces publics a été engagée de manière prioritaire avec l’objectif de mailler les 150 hectares du quartier, en conjuguant notamment les aspects environnementaux et la circulation des personnes âgées.
Elise Besnard a ensuite présenté la démarche déployée avec des associations pour concerter les habitants directement sur l’espace public grâce à des installations artistiques. Ces dispositifs ont facilité l’expression par les habitants de leurs manières de vivre actuellement ces espaces, de leurs attentes et des nombreux conflits avec les voitures. A partir de ces contributions, la place de la voiture a ainsi été revue, mutualisée sur différents parkings.
Des aménagements et mobiliers ont également été réalisés de manière transitoire, afin de proposer des évolutions rapides des espaces et d’expérimenter le projet. Les aménagements définitifs ont ensuite été réalisés avec la création d’une nouvelle centralité formalisée par une place centrale minérale permettant l’accueil du marché et d’évènements culturels, des espaces jardinés, et des cheminements accessibles pour tous avec des assises et des éclairages.
Margarita Espinos, architecte à la Direction des espaces publics de l’Aire Métropolitaine de Barcelone a présenté la démarche mise en place pour créer un réseau de refuges climatiques à l’échelle de la métropole. La première étape a consisté à renseigner un indice de vulnérabilité du territoire, prenant en compte la végétation existante, la densité urbaine, les revenus faibles, les populations vulnérables et le bâti en mauvais état.
L’objectif est de proposer aux habitants et habitantes un espace confortable, accessible en 5 à 10 minutes à pied. Créé en 2021, ce réseau compte chaque année davantage de communes adhérentes, avec 244 refuges climatiques en 2025 contre 20 en 2021.
Ces refuges sont d’abord des espaces extérieurs comme les parcs et les plages très fréquentées notamment la nuit, mais qui ne sont pas accessibles pour toutes et tous. Quelques espaces secondaires urbains ont pu être retenus en complément à partir de critères sociaux (accessibilité, disponibilité 24h/24), écologiques (couverture arborée, revêtements perméables), d’équipements (mobilier, eau potable), environnementaux (réduction des températures, ventilation). Puis une analyse des équipements intérieurs déjà existants a été réalisée, avec 3 angles : l’architecture bioclimatique, les usages, et la gestion.
Si le premier angle est bien connu, les deux autres sont explorés progressivement sur la base de projets pilotes et de projets européens : la gestion et en particulier celle des temps dans le cadre du programme Time 2 Adapt avec la Métropole de Lille, les usages avec la Fondation barcelonaise Arrels qui accueille des SDF. En conclusion Margarita Espinos a insisté sur l’importance du confort de ces espaces refuge, pour que les habitants s’y sentent "comme chez eux", une base pour des espaces en commun ?
Retour sur les temps d’atelier en sous-groupes
Groupe 1 : Comment concilier les aspirations divergentes et favoriser l’appropriation, entre désir d’animation et recherche de tranquillité ?
Synthèse de la présentation d’Etienne Bourdais
Etienne Bourdais est architecte, entrepreneur et a piloté le projet La Rue Commune (co-auteur de l’ouvrage éponyme soutenu par l’ADEME). Sa présentation propose de repenser la "rue métropolitaine ordinaire" comme un "gisement" d’espace public à transformer : ralentir la circulation, réduire les émissions, renaturer et favoriser les espaces plus sûrs et respirables.
Il met l’accent sur l’appropriation citoyenne et plaide pour que la maitrise d’usage des citoyens devienne une expertise à intégrer. Il illustre ces propos avec des exemple de villes européennes inspirantes. Enfin l’approche présentée insiste sur des réponses contextuelles et uniques pour des "rues communes" (cf. outils méthodologiques dans l’’ouvrage Rue Commune et autres références citées afin de faire des métropoles des terrains d’expérimentations pour ces transformations urbaines.
Synthèse des échanges du groupe
Comme souligné dans la présentation d’Etienne Bourdais, l’espace public peut accueillir une diversité d’usages et encourager la convivialité. Mais ces ambitions se heurtent parfois à l’hostilité des riverains et riveraines, qui perçoivent ces usages conviviaux comme des facteurs de nuisances dégradant leur cadre de vie.
- Jusqu’où encourager la vie collective sans compromettre la qualité de vie des habitants et habitantes ?
- Quelles limites doit-on poser face aux aspirations individuelles à la tranquillité ?
- Quelles limites, règles ou aménagements permettent de concilier ces aspirations ?
- Comment élaborer le juste équilibre entre animation et tranquillité dans les espaces publics ?
Les participants et participantes ont débattu sur deux thèmes proposés collectivement.
Le premier débat a porté sur la place de la voiture dans l’espace public et la nécessité de rééquilibrer l’usage de la rue plutôt que de l’interdire : tensions entre mobilité et vie locale, résistances fortes des commerçants et des habitants face à la suppression de places, et perception du stationnement "loin" comme une perte de temps dans des vies accélérées. Le groupe a insisté sur l’importance de l’objectivation (taux de rotation, poches de stationnement proches, tests et balades sensibles) pour convaincre, sur la difficulté du respect des règles (déposes-minute occupées) et sur la tentation de solutions technologiques (caméras) là où l’humain et la médiation seraient préférables.
Des exemples (Bordeaux, projets d’îlots à Besançon, expérimentation au Sud d’Orléans) montrent que, malgré les craintes initiales, le partage plus équilibré de l’usage de la rue est favorable aux dynamiques commerciales, ce qui se traduit par une satisfaction des commerçants. Les fortes criantes associées à ces projets soulignent la nécessité du déploiement de méthodes de concertation pour faire évoluer les pratiques, qui peuvent s’appuyer sur les retours d’expérience positifs pour soutenir les dynamiques de changement. Les échanges suivants ont porté sur les conflits liés au bruit dans l’espace public, mettant en tension la recherche de calme (par exemple en période chaude, pour aérer la nuit) et le désir d’animation et d’appropriation des lieux.
Plusieurs exemples concrets illustrent ces dilemmes : l’éclairage envisagé autour d’une Maison de la musique, qui pourrait attirer des publics jugés indésirables (groupes de jeunes par exemple) perçus comme susceptibles de générer des nuisances ; l’installation de bancs, rejetée par des riveraines et riverains qui craignent des attroupements ; ou le déplacement contesté d’arrêts de bus à proximité à cause du bruit qu’ils engendrent. Ces réactions relèvent clairement d’un effet "Not In My Backyard" de proximité. Les échanges font également ressortir une possible accentuation du repli social et d’un manque de connaissance réciproque entre habitants et habitantes. En réponse, le groupe souligne l’importance de privilégier la concertation, le compromis, les mesures transitoires et la reconstruction du lien humain.
Groupe 2 : Peut-on les faire évoluer pour encourager la cohabitation avec le vivant non-humain et quelle place de la biodiversité pour les communs ?
Synthèse de la présentation de Jonathan Flandin (directeur de l’Agence régionale de la biodiversité en Île-de-France)
En 2020, l’ARB Ile de France a lancé une étude "Cimetières vivants" sur une durée de 4 ans (2020-2023), avec pour objectif de qualifier et de mieux connaitre la biodiversité dans 45 cimetières franciliens, ainsi que d’évaluer les facteurs pouvant influencer cette diversité. Jonathan Flandrin a d’abord illustré le changement de culture dans la conception des cimetières : d’espaces fortement minéralisés, les cimetières redonnent peu à peu la place au végétal de manière plus ou moins structurée, un moyen de renforcer le sentiment de quiétude pour les familles qui viennent se recueillir.
Depuis 2022, la loi Labbé interdit l’utilisation de produits phytosanitaires dans les espaces publics, y compris les cimetières. Ils deviennent alors des refuges pour la biodiversité urbaine, avec une faible pression d’usage notamment la nuit, et une diversité d’habitats.
Les résultats des analyses menées depuis 2020 montrent une grande diversité, notamment de la flore avec des espèces spécifiques, liée à la minéralité prépondérante. Le paysage dans lequel s’insère le cimetière ainsi que sa végétalisation semblent être les facteurs qui influencent le plus la biodiversité présente. Les micro-habitats tels que les prairies et les inter-tombes semblent abriter des communautés d’espèces différentes, adaptées aux conditions environnementales de chaque milieu.
Synthèse des échanges du groupe
L’acceptabilité de la cohabitation entre humains et non-humains dans les espaces publics se confronte à un besoin de contrôle, souvent dicté par une approche culturelle hygiéniste, où la perception de la nature en ville est liée à des espaces entretenus et à des usages spécifiquement humains. Ceci révèle une rupture avec le sentiment d’appartenance à la chaine du vivant et génère des conflits. Il est indispensable de faire preuve de pédagogie pour déconstruire les préjugés autour des "nuisibles" ou des "mauvaises herbes", pour réapprendre à voir les non-humains comme un commun et non comme une menace. L’enjeu est de reconnaître que chaque espèce a sa place, et que la nature n’est pas un décor, mais un écosystème qui intègre l’humain et qu’il faut préserver collectivement.
Deux leviers principaux ont été exprimés :
- celui de la sensibilisation : Une bonne cohabitation implique d’apprendre à se connaître et de prendre la mesure de nos interdépendances telles que l’adaptation au changement climatique, ou la santé. A ce titre, est évoqué un projet européen auquel participent les hôpitaux de Marseille, où le lien à la nature est expérimenté pour lutter contre la solitude. Les liens entre santé humaine et santé des écosystèmes amènent à promouvoir une approche pluridisciplinaire et globale des enjeux sanitaires. C’est le concept “One Health” ou “une seule santé”.
L’appel à des démarches culturelles est un moyen qui peut être mobilisé pour acculturer et faire évoluer nos imaginaires. C’est une des pistes retenues par l’OFB pour initier un chantier sur les relations entre humains et non-humains, notamment en expérimentant de nouveaux modes de gouvernance, reconnaissant des droits à la nature.
- celui de l’aménagement : Les non-humains doivent avoir une place systématique dans les aménagements, en s’appuyant sur le vivant déjà présent et en respectant les milieux de vie, parfois en les "sanctuarisant". Les aménagements doivent s’insérer dans les continuités écologiques (et non plus les voir comme des éléments ponctuels) qui deviennent un principe fondateur auquel participent les espaces publics et privés. L’expérimentation par le projet, contribuera aussi à fonder collectivement les bases d’un changement de regard sur le vivant.
Groupe 3 : Qui décide, qui possède et qui gère ces espaces libres publics voire privés, lieux de déplacement et de vie collective ?
Synthèse de la présentation de Elsa Sautter (SADEV94)
Elsa Sautter, directrice opérationnelle à SADEV94 (aménageur), présente le projet urbain du quartier nord de Bagneux (92) en petite couronne parisienne. Ce projet répond à la volonté de la ville d’accompagner l’arrivée des nouveaux métros (prolongement de la ligne 4 du métro et ligne 15 du Grand Paris Express) par le renouvellement urbain afin de diversifier l’offre de logements, de créer de nouveaux équipements et réaménager les espaces publics pour répondre à de multiples besoins (végétalisation, mobilités, animation commerciale, convivialité…).
La renaturation est au cœur du processus de conception des espaces publics, avec la volonté de la collectivité, de créer des espaces perméables et support d’usages. La ville attache une grande importance à la participation des habitant.es en étant associé.es à toutes les étapes, mais aussi l’ensemble des acteurs du projet (transporteurs, investisseurs commerciaux, promoteurs, bailleurs…). De nombreuses contraintes et prescriptions techniques sont à prendre en compte et supposent des compromis et négociations, à la fois techniques et financières, entre les différents acteurs de la fabrique. Par exemple, la question de l’intermodalité est un enjeu important, avec l’interconnexion de deux nouvelles lignes de métro, mais également une offre de bus. Il est souligné l'importance du travail de paysagiste pour rendre visible la bonne prise en compte des contraintes énoncées.
Pour travailler sur le temps long du projet, l’urbanisme tactique a permis de préfigurer des futurs usages et de tester des nouveaux aménagements, avec l’ensemble de la population. Le projet a d’ailleurs évolué au cours des années. Les premiers espaces livrés étaient très minéraux à cause du passage du métro en sous-sol, la concertation citoyenne a donc plébiscité plus de végétation pour les derniers espaces publics conçus. Pour concilier toutes ces attentes (contraintes techniques et attentes sociales), un travail fin de dessin de l’espace public s’est fait par l’agence Arte Charpentier, nécessitant de d’intégrer des évolutions tout en tenant certains invariants de projet. L'aménageur joue un rôle clé dans la fabrique de l’espace public en tant que "chef d’orchestre" pour fédérer les différents acteurs.
Synthèse des échanges du groupe
A la suite de l’intervention d’Elsa Sautter, il a été proposé au groupe des participants et participantes de faire part, sous la forme de post-it, de leurs questionnements, intérêts et/ou propres retours d’expériences. On peut résumer ici les différents points discutés.
La fabrique de l'espace public implique de nombreux acteurs pour sa conception.
L'une des premières difficultés est la conciliation des besoins pour élaborer le projet, comme l'illustre l'exemple du quartier nord à Bagneux, notamment sur la question des transports. Entre les institutions, les gestionnaires du réseau, les spécialistes de la voirie ... de nombreuses contraintes sont à harmoniser malgré des marges de manœuvre parfois faibles. En plus de ces contraintes techniques, s'ajoutent les besoins des usagers et usagères des lieux, que les acteurs de la fabrique urbaine tentent de prendre en compte grâce aux outils de participation citoyenne. Ces outils peuvent aider à casser les silos entre acteurs techniques et institutionnels.
Mais l'expression citoyenne fait aussi ressortir des besoins qui ne sont pas homogènes, et qui peuvent résulter de différences culturelles et de vision. La fabrique de la ville et de l'espace public en particulier est donc un objet de compromis permanent, qu'il faut sans cesse chercher à approcher. Le cas particulier des espaces verts et de nature est un révélateur de ces contradictions : ils doivent à la fois être supports d'usages (jardins partagés, lieux de détente et rencontres...) mais aussi de services écosystémiques (perméabilité, îlots de fraicheur, biodiversité...). C'est une attente importante des habitants et habitantes mais aussi une ambition en termes de stratégie de projet par la collectivité.
L'une des clés soulevées pour approcher cet équilibre est le temps long de la conception de l'espace public. Accepter que les temps des projets s'allongent permet de prendre en compte l'incertitude entre le prévu et le réalisé, et de multiplier les itérations entre chaque acteur pour construire le compromis. L'occupation transitoire et la préfiguration des usages sont des outils pour répondre à ces enjeux.
Penser le temps long c'est aussi penser le projet au-delà de la phase de conception, et aborder les enjeux de gestion. Plus encore que la réception d'un produit fini, c'est la bonne appropriation de l'espace public et son évolution dans le temps qui décidera si le projet est réussi. Définir les rôles de chaque acteur dans la vie du projet est donc un enjeu crucial. Ce travail parfois invisible de maintenance et d'animation au long cours nécessite peut-être plus de moyens humains qui y soient dédiés pour continuer à faire vivre nos espaces publics. C'est également la bonne prise en compte de ces enjeux de gestion qui permettent d'élargir la notion de communs aux espaces privés à usage public.
Le temps d'échanges a permis de soulever de nombreuses questions dont certaines restent à approfondir :
- Quels modèles économiques devons-nous faire émerger pour financer ces communs, qui se retrouvent parfois réduits face aux espaces privés plus rentables ?
- Est-ce que la participation citoyenne suffit à produire du commun ?
- Quels critères pourraient aider à le garantir ?
Déclusion
Pascal Marquilly, artiste du groupement AA (Artistes associés) et commissaire d’exposition, est intervenu pour parler de la question du commun qui est à lier, selon lui à l’esthétique dans son sens étymologique : aisthesis signifiant beauté/sensation, l'esthétique définit la science du sensible. Pour Pascal Marquilly, il ne peut y avoir de commun sans exercer ces liens entre sensible et pensée.
Pourtant, au travers de plusieurs exemples, notamment le suivi des grands chantiers de Ville renouvelée pendant 10 ans, puis du projet européen Time2Adapt, à chaque fois avec la Métropole Européenne de Lille, Pascal Marquilly témoigne avoir constaté une disjonction entre fabrique de la ville (souvent menée sans les principaux concernés que sont les habitants) et l’usage du quartier. Pour avoir participé à plusieurs consultations publiques, il constate qu’elles ont lieu une fois que la plupart des éléments ont été programmés et que la marge de manœuvre des habitants concertés est réduite au choix entre 2 ou 3 options. Il souligne le manque de friction dans ces processus de fabrique de la ville, en tant qu’élément essentiel à la cohésion des choses. C’est la friction entre les usages, le sensible, et les autres éléments qui fait que les aménagements et les bâtiments auront du sens.
Pascal Marquilly prend l’exemple des lignes de désir des piétons, bien souvent oubliés en urbanisme, alors qu’elles sont par exemple le fondement de tout déplacement de randonnée : on suit les lignes de désir des animaux, qui vont au plus droit, au plus simple, au moins dangereux. Pascal Marquilly constate que le fait de créer une œuvre d’art permet de s’affranchir des enjeux financiers et programmatiques que subit la fabrique de la ville. Les œuvres d’art n’ont pas d’utilité sauf pour elles-mêmes : c’est leur vocation que de servir de symbole. Ainsi, les artistes ont pu prendre le temps de rencontrer la population, de vivre avec elle : les œuvres racontent vraiment un bout de l’histoire du quartier, ce qui explique qu’elles n’aient pas été dégradées.
Cette méthodologie, propre à la résidence de l’artiste, pourrait être étudiée et reproduite par les urbanistes (ce qui a déjà été le cas à certains endroits - exemple de l’atelier CONSTRUIRE, fondé notamment par Patrick Bouchain). Elle marque, justement, une véritable friction, et l’œuvre d’art tient parce qu’elle résulte de cette friction avec les usagers et usagères.
En dernier point, Pascal Marquilly insiste sur le fait que l’œuvre d’art doit avoir une fonction de symbole et pas une fonction pragmatique, en prenant l’exemple du projet Time2Adapt, où l'Europe voulait des œuvres qui apportent de l'ombre. Mais les artistes ont rejeté cet usage, ils tiennent à ce qu’elles aient bien une fonction d’alerte, de non résolution. Selon Pascal Marquilly, cette vision pourrait être intégrée dans les projets d’urbanisme comme élément fondateur, ce qui est le cas du mouvement de l’urbanisme culturel, dont le groupement AA fait partie.
Sonia Lavadinho, grand témoin de cet atelier a ajouté quelques mots de conclusion et de prise de recul sur les débats et le sujet de l’atelier.
Elle insiste sur le caractère incompressible du temps nécessaire pour entrer dans les projets et s'apprivoiser sur le terrain. Cette prise en considération du temps long s’articule avec l’enjeu de la gestion de l’incertitude et des dynamiques complexes des systèmes multi acteurs. Les temps des projets s'allongent, le premier dessin ne sera pas le dernier ! Dans cette perspective, elle souligne la prise d’importance de la maîtrise d’usage dans la fabrique de la ville qu’elle observe dans sa pratique. Elle insiste cependant sur la nécessité de poursuivre le développement d’une expertise sur la constitution et le soin apporté aux liens, ainsi qu’à l’attention renforcée à apporter à la dimension sensible de l’expérience de la ville. Ce renforcement de l’attention porté aux liens humains et au sensible doit selon elle aussi faire de la place aux enjeux du partage de l’espace avec le vivant (biodiversité, sols,...), face aux contraintes complexes (réseaux, techniques, usages ...) à apprivoiser.
Sonia Lavadinho conclue son propos en soulignant la nécessité et l’intérêt de développer la capacité de diplomatie et d'interdépendance, afin de mieux travailler ensemble.
Anne Vial, remercie l’ensemble des participants et des intervenants et leur donne rendez-vous sur la communauté Quartiers de Demain pour poursuivre les échanges, proposer des thèmes de débats et retrouver les nombreuses ressources partagées.
Des remerciements particuliers et chaleureux des deux animatrices de Quartiers de Demain Anne Vial et Juliette Maitre, à toute l’équipe enthousiaste et dynamique du Cerema qui a contribué à l’organisation de cet échange, représentative de la richesse de nos points de vue et expertises, par ordre alphabétique : Cédric Boussuge, Pascale Cornuau, Rafaella Fournier, Jérôme Guespin, Lucie Lamballais, Bérengère Mercier, Florence Orillard, Cristina Sipolo et Marion Torterotot !

